TITRE SIXIEME.

LA DESAGREGATION DU DIRIGISME .
 

L'on discerne déjà les prémices d’une silencieuse mais inéluctable liquidation du dirigisme, miné tant par ses tares intrinsèques que par plusieurs facteurs externes de désagrégation.

CHAPITRE PREMIER. LES TARES INTRINSEQUES DU DIRIGISME.

Section première. Les origines du dirigisme.

Typiquement ouest-européen, imaginé vers le milieu du dix-neuvième siècle par de charitables dévots professant que la liberté opprime alors que la loi affranchit, mis ensuite en oeuvre concrète, pendant les deux quarts médians du vingtième siècle, d'abord par les populistes chauvins totalitaires, puis, après leur défaite, par les socialistes démocrates et les chrétiens sociaux tantôt alliés tantôt rivaux surenchérisseurs, le dirigisme économique d'Etat prospéra tant bien que mal à la faveur de la sanglante querelle entre le système libéral et le système planificateur centralisé. Il semblait même constituer au beau milieu un raisonnable compromis.

Section deuxième. Raisons d’un succès idéologique.

Sous-section première. L’usage pervers du suffrage universel.

Le succès politique du dirigisme repose à l’évidence sur un usage pervers du suffrage universel. Dans un pays adonné au suffrage censitaire, où seuls les contribuables voteraient, cette hétérodoxie économique ne tiendrait pas longtemps.

Elle ne prévaut en effet qu’à la faveur d’une alliance objective encore que tacite entre d’une part l’aristocratie d’Etat, ensemble les politiciens et les hauts gestionnaires du secteur public, d’autre part une plèbe (au sens romain du terme) englobant d’abord les bénéficiaires nets des prélèvements obligatoires, c’est-à-dire les gens qui reçoivent de l’Etat plus et souvent beaucoup plus qu’ils ne lui payent. L’on trouve notamment dans ce groupe compact les fonctionnaires de l’Etat et des établissements publics, les pensionnés civils et militaires de l’Etat, les instituteurs et professeurs de l’enseignement privé sous contrat, les indigents secourus sans être astreints au travail, les salariés des associations et des entreprises publiques ou privées largement déficitaires et subventionnées, enfin bien sûr les personnes à la charge des précédentes. S’y agrègent les gens qui, sans être à proprement parler des bénéficiaires nets des prélèvements obligatoires, reçoivent de l’Etat, sous forme d’allocations diverses, d’importants suppléments de ressources.

Cette foule constitue pour les politiciens dirigistes une clientèle électorale d’autant plus captive que ses membres possèdent pleine conscience de l’origine de leurs revenus. L’aristocratie d’Etat assied donc son pouvoir en renforçant numériquement cette clientèle électorale jusqu’à ce qu’elle compte plus de la moitié des votants et en la fidélisant par des largesses.

Sous-section deuxième. La pression revendicative des " clients " de l’aristocratie d’Etat.

Les " clients " de l’aristocratie d’Etat, loin d’attendre passivement les largesses, les revendiquent et les obtiennent au delà même de ce que l’Etat souhaiterait donner. Ils pressentent en effet entre eux et cette aristocratie une véritable interdépendance née de ce que les politiciens dirigistes craignent pis que la peste de perdre des électeurs. Or nombreux sont parmi ces électeurs les salariés d’entreprises publiques monopolistes fournissant des prestations indispensables ou très utiles. Non réglementée, la grève ou même la simple menace de grève munit ces salariés d’une arme efficace. Dans le camp d’en face au contraire, les contribuables pressurés, membres pour la plupart de la classe moyenne, demeurent inorganisés et dépourvus d’allant révolutionnaire.

Se répand dès lors la croyance dans le rôle providentiel d’un Etat inépuisable. La théorie d’intangibilité des avantages acquis, considérés comme éternels, devient axiome de morale courante et couronne l’édifice. Les statuts se multiplient. Tout privilège accordé se perpétue alors même que disparaîtrait sa justification initiale, à supposer qu’il en ait existé une, ou alors même qu’il s’avérerait nuisible.

Section troisième. Lenteur du processus de désagrégation.

Sous-section première. Les facteurs internes de lente désagrégation.

Le dirigisme appauvrit certes la nation, mais à feu doux, par l’augmentation lente du nombre des non-producteurs rémunérés et la démoralisation de producteurs de moins en moins nombreux  et écrasés d’impôts: salariés du secteur privé marchand d’une part, travailleurs indépendants (agriculteurs, artisans, commerçants, professionnels libéraux, dirigeants de petites entreprises) d’autre part. Les prélèvements obligatoires ensuite redistribués en arrivent à représenter plus de la moitié du produit intérieur brut. Il se trouve néanmoins certains théoriciens pour soutenir que les charges imposées aux entreprises du secteur privé incitent ces entreprises à des gains de productivité et donc contribuent au progrès.

L’on ne saurait passer sous silence, parmi les facteurs d’appauvrissement de la nation, ceux qui relèvent de la morale. La politisation dresse artificiellement les agents économiques les uns contre les autres et place l’Etat en position d’arbitre d’une imaginaire lutte des classes alors qu’en réalité la vie économique est faite de complémentarités et de services mutuels. L’habitude se répand par ailleurs de la fraude et du passe-droit. Façonnés par les systèmes laxistes d’éducation nationale et de protection sociale, les comportements deviennent irresponsables.

Sous-section deuxième. Les facteurs externes d’accélération du processus.

Lorsqu’on songe néanmoins qu’un système aussi économiquement destructeur que celui de la planification totalitaire centralisée a mis plus de soixante-dix ans avant de s’effondrer sur lui-même, l’on se trouve tenté d’imaginer au simple dirigisme un sursis beaucoup plus long. Et certes ce système, bien que miné par ses contradictions, aurait encore de beaux jours devant lui dans la résignation et la rouspétance, jusqu’à ce que le marché se venge par un accroissement insupportable du chômage, si les événements extérieurs, à savoir la mondialisation de l’économie, la constitution d’ensembles pluri-nationaux économiquement intégrés et la dislocation du socialisme étatique dans les pays qui lui étaient soumis, ne précipitaient le mouvement.

CHAPITRE DEUXIEME . LA MONDIALISATION.

Section première. Causes de la mondialisation de l'économie.

Sous-section première. Les mutations technique, sociologique et culturelle.

La mondialisation de l'économie, donnée permanente majeure, résulte de causes difficiles à classer par ordre d'importance ou d'antériorité. Les théoriciens marxistes pour une fois crédibles citeraient en premier lieu le facteur technique et plus précisément le perfectionnement très rapide de 1'électronique d'où découlent directement ou indirectement ceux:

- de 1'automatisation qui permet de confier à des robots certaines tâches gestuelles ou de calcul, voire de choix décisionnel et de directive;

- de l'informatisation qui permet de stocker sous faible volume un nombre presque illimité d'informations, puis à volonté de les extraire et compiler très vite;

- de la télécommunication qui permet 1'envoi instantané des messages sonores et visuels sur de longues distances.

De cette mutation technique procède une mutation sociologique dite parfois duale en ce sens que, dans les pays modernes, l'intervalle sans cesse s'élargit entre les gens aptes à utiliser les nouveaux appareils et machines et les gens qui y sont inaptes par suite de débilité mentale, d'inculture, de préjugé maniaque ou de paresse. Les premiers trouvent à s’employer n’importe où dans le monde.

L'on assiste simultanément à une mutation culturelle. Banalisés par les spectacles télévisuels, les modes de vie s'uniformisent autour du modèle anglo-saxon que favorise la simplicité grammaticale de cette langue. A cet égard, la mondialisation tend à faire lentement disparaître les différences entre les trois zones économiquement développées où régnaient jusqu’alors des cultures politiques particulières, à savoir celles:

- des pays anglo-saxons, démocratiques et libéraux sur fond d'individualisme farouche;

- des pays continentaux d'Europe occidentale, démocratiques mais pétris de tradition dirigiste;

- des pays asiatiques à peuplement de race jaune où des Etats souvent autoritaires protègent un capitalisme clanique.

Sous-section deuxième. La mutation gestionnaire des grandes entreprises.

L'on attend des entreprises qu'elles rentabilisent au mieux les capitaux qu'y investissent leurs patrons et les épargnants. Certains gros patrons en outre nourrissent une volonté gratuite de puissance. Tous souhaitent donc fort la levée des obstacles protectionnistes qui empêchent les grandes entreprises de profiter des mutations technique, sociologique et culturelle pour, sur la terre entière:

- diversifier afin d'en réduire le coût d’une part leur approvisionnement en matières premières et énergétiques, d’autre part le placement des emprunts qui financent leurs investissements lourds, d’autre part enfin le recrutement de leur personnel qualifié;

- trouver plus aisément des apporteurs de fonds propres;

- élargir leurs marchés afin de répartir les frais fixes sur un plus grand nombre d'articles vendus;

- prendre à fin de rationalisation le contrôle d'entreprises concurrentes ou complémentaires;

- installer leurs établissements là où, à la faveur de plusieurs des aubaines ci-avant indiquées, ils dégagent un profit maximal.

Sous-section troisième. La mutation diplomatique.

Cette mutation gestionnaire privée tarderait à produire effets sans un autre facteur que je nomme diplomatique: les Etats souverains s'appliquent depuis des décennies à démanteler, par traités conclus et constamment affinés lors de conférences entre sommités gouvernementales, les obstacles protectionnistes à la circulation des marchandises et des capitaux et notamment ceux résultant des droits de douane, des contingentements et des contrôles des changes. Les accords passés dans le cadre de 1'Organisation mondiale du commerce obligent par exemple un Etat à démontrer que le produit dont il interdit 1'entrée sur son territoire menace la santé publique.

La porosité croissante des frontières nationales qui naguère filtraient au gré des Etats les mouvements marchands, financiers et humains créent donc une situation inédite dans laquelle des entreprises privées gigantesques, souvent cosmopolites par leur actionnariat et leur directoire, se concurrencent sur un marché mondial.

Section deuxième. Coexistence du secteur économique global et des secteurs économiques locaux.

Sous-section première. Les secteurs économiques locaux.

Dans chaque pays coexistent désormais un secteur économique dit global, ouvert sur le monde, et des secteurs économiques locaux que protègent de la concurrence lointaine certaines contingences naturelles au nombre desquelles en premier lieu la nécessaire proximité entre les offreurs et les demandeurs de services personnalisés, ceux notamment rendus aux malades par les professionnels de la santé ou encore aux propriétaires de biens d'équipement familial par les artisans que l'on sollicite en cas de panne. Peu compétitif en termes de coûts, le secteur local survivra néanmoins pendant longtemps, encore que le grignotent peu à peu certaines initiatives globales, par exemple l'entrée en lice des franchiseurs de petits commerçants et artisans.

Sous-section deuxième. Le secteur économique global.

Le secteur global quant à lui fonctionne sous un régime de liberté planétaire et d'interpénétration d'où il résulte que, dans n'importe quel pays déterminé, les entreprises dont le capital appartient majoritairement à des nationaux:

- ne bénéficient plus d'aucune protection contre les importations de bonne qualité à bas prix;

- possèdent la latitude d'expatrier des sommes leur permettant de délocaliser leurs usines vers les pays à faible coût de main d'oeuvre;

- courent le risque de voir leurs actions de capital acquises, sur le marché boursier ou de gré à gré, par des investisseurs étrangers hostiles;

- doivent fusionner avec certaines de leurs homologues, parfois étrangères, ou s'allier avec elles et mettre en commun des moyens afin d'atteindre la taille optimale.

Section troisième. Conséquences principales de la mondialisation.

Sous-section première. Limitation de la souveraineté des Etats.

Les Etats, moteurs du dirigisme, ne possèdent autorité qu'en deçà de leurs bornes territoriales et se trouvent donc désarmés devant des facteurs externes de plus en plus contraignants. La mondialisation limite même la souveraineté économique interne des Etats dirigistes en leur rendant difficile de contraindre à l'obéissance les entreprises de leur territoire. Comment 1'Etat d'un pays industriel entiché de sociale démocratie interdira-t-il par exemple qu'une entreprise licencie en partie son personnel pour rester compétitive alors que les usines dans lesquelles elle fabrique des appareils ménagers banals sont situées pour moitié dans le tiers monde et qu’une caisse étrangère de retraite volontaire par capitalisation détient le quart de son capital?

La mondialisation limite en second lieu la souveraineté économique des Etats en instaurant une concurrence entre pays. Les grandes entreprises du secteur global comparent en effet les avantages et inconvénients des divers systèmes nationaux et choisissent entre eux au besoin en les panachant, si bien que les Etats se comportent à la façon des hôteliers aguichant les clients. Le mieux disant 1'emporte, autrement dit celui qui veille notamment:

- à ce que s’améliorent les infrastructures lourdes de transport et de communication;

- à ce que la main d'oeuvre ordinaire reçoive une bonne formation professionnelle et les hauts experts un excellent enseignement supérieur;

- à ce que des largesses sociales n'alourdissent pas trop le coût du travail salarié banal;

- à ce que la redistribution fiscale et budgétaire des patrimoines et des revenus ne décourage pas les hauts salariés;

- à ce qu'on reçoive à bon marché l'énergie électrique;

- à ce que la législation et 1'ingénierie financières permettent des montages capitalistiques complexes.

Sous-section deuxième. Déréglementation du travail salarié.

D'aucuns affirment que la mondialisation entraîne la paupérisation massive des salariés banals. Cette évolution n’est pas fatale. Les mécanismes d'ajustement des marchés fonctionnent certes sans référence aux notions morales de justice et de solidarité, mais les agences privées de notation mondialement renommées qui évaluent la solvabilité des grands emprunteurs, Etats et entreprises, attachent beaucoup d'importance au risque politique de mouvements populaires violents ou de victoires électorales gauchistes. Une nation se maintient donc compétitive lorsque s'y réalise un équilibre interactif entre la création de richesses et la cohésion sociale. Il incombe aux politiciens d'en découvrir la recette.

Recule néanmoins peu à peu, sous l’effet de la mondialisation, le réglementarisme dit social, qui pénalisait 1'embauche. Le marché du travail salarié, rigide naguère en son carcan légal, s'adapte, en devenant flexible notamment par liberté des licenciements et annualisation de la durée du travail, à la volatilité du marché des biens et des services. Les entreprises modifient ainsi commodément leur effectif salarié et ses horaires au rythme des commandes que passent les clients, désormais rois.

Sous-section troisième. Déréglementation des mouvements de capitaux et montée en puissance des investisseurs institutionnels.

La déréglementation des mouvements de capitaux, totale ou presque lorsqu'ils tendent au placement rentable de 1'épargne, un peu moins lorsqu'ils tendent à la prise de contrôle d'entreprises, crée un marché désormais mondial où des sommes colossales circulent à vitesse téléphonique par l'intermédiaire des banques.

Un risque particulier résulte de la volatilité des capitaux à très court terme, souvent spéculatifs, dont les placeurs cèdent parfois à des craintes irrationnelles, voire à la panique. Des retraits imprévisibles se produisent quelquefois de façon si massive et brutale qu'ils font s'effondrer, dans les pays ainsi suspectés, les cours des devises monétaires et des valeurs mobilières cotées en Bourse et chambardent les données économiques.

Une autre nouveauté réside dans la montée en puissance des investisseurs dits institutionnels, grands gestionnaires de 1'épargne d'autrui au premier rang desquels figurent les fonds de pension et autres caisses de retraite volontaire par capitalisation qui gèrent dans le monde environ dix mille milliards de dollars provenant presque entièrement des grands pays de longue tradition libérale. Ces fonds de pension comptent au nombre des gros actionnaires d'entreprises. Désormais les capitalistes sont non plus de riches exploiteurs, mais des salariés et travailleurs indépendants modestes qui, au travers des fonds de pension, préparent leurs retraites. Peu intéressés par la prise de contrôle directorial, ils effectuent l’essentiel des placements dits de portefeuille, qui représentent plus des trois quarts des mouvements mondiaux de capitaux. Ils veillent férocement à ce que leur mise rapporte dividendes et plus-values et n’hésitent jamais à brandir la menace de ventes massives d’actions pour contraindre les entreprises à fermer les sites déficitaires.

CHAPITRE TROISIEME . AUTRES FACTEURS DE DESAGREGATION DU DIRIGISME .

J’ai cité tout à l’heure, parmi les facteurs de désagrégation du dirigisme, la constitution d’ensembles pluri-nationaux économiquement intégrés et la dislocation du socialisme totalitaire d’Etat dans les pays qui lui étaient soumis.

Section première. La constitution d’ensembles pluri-nationaux intégrés.

Sous-section première. Généralités sur les intégrations communautaires à travers l’exemple européen.

Loin d'aboutir à un émiettement, la mondialisation favorise la création de marchés pluri-nationaux intégrés dont les Etats membres attendent les avantages du gigantisme. L’Union européenne vaut exemple. S’y met en effet en place une fédération dont les dirigeants politiques, plutôt que de sauvegarder le dirigisme en quasi autarcie, souhaitent ostensiblement ou discrètement, selon qu'ils se réclament de la bourgeoisie ou du peuple, que les normes libérales prévalent au sein de l’espace homogène nouveau et même que cet espace s'ouvre large au libéralisme mondial.

Les effets dissolvants de cette intégration sur les dirigismes subsistant en son sein ressemblent à ceux de la mondialisation, mais avec une force beaucoup plus contraignante, car la règle communautaire se présente, à la différence de la tendance mondialisatrice, comme une loi juridique assortie de sanctions. Certains politiciens s’en plaignent par scrupule d'indépendance. Nul n'ambitionnerait pourtant de jouer dans une équipe sportive prestigieuse et d'en refuser la discipline.

Sous-section deuxième. Principaux effets de la règle communautaire européenne.

La règle communautaire oblige l’Etat utilisant la devise monétaire unique à restreindre drastiquement ses déficits budgétaires et son endettement à un pourcentage déterminé de sa richesse nationale. Cet Etat, privé du recours massif à l’emprunt, ne trouve donc à s’adonner à la redistribution de la richesse nationale qu’en majorant les prélèvement obligatoires jusqu’au point de freiner la croissance au détriment du plein emploi. S'impose donc peu à peu la réduction des dépenses publiques et notamment de celles qu'occasionnent l'entretien des fonctionnaires et le subventionnement d'agents économiques improductifs.

La règle communautaire démunit l’Etat utilisant la devise monétaire unique de son pouvoir monétaire, transféré à la banque centrale de l’ensemble économique intégré. Or cette banque centrale déclarée indépendante jouit, sous tutelle symbolique des Etats membres, de prérogatives souveraines. Or encore les banquiers centraux renâclent d’ordinaire à la création facile de monnaie. Par ailleurs la règle européenne interdit d’ores et déjà qu‘une banque centrale nationale, tant qu’elle subsiste, finance un déficit budgétaire par la création de monnaie.

Enfin la règle communautaire contraint l’Etat dirigiste, qu’il utilise ou non la devise monétaire unique, à abolir les monopoles de ses entreprises publiques marchandes et à ouvrir leur champ d’activité à la concurrence au sein de l’ensemble intégré. La déréglementation de secteurs jusque là protégés et la répugnance des gros actionnaires privés à partager leur pouvoir avec l’Etat rendent désormais précaires les solutions de repli que constituaient le capitalisme d’Etat et l’économie mixte.

Sous-section troisième. Le danger, pour les salariés, de l’hétérogénéité économique.

Les regroupements économiques pluri-nationaux sont facteurs de progrès général, mais seulement s’ils s’appliquent à des territoires économiquement homogènes. Dans le cas contraire, la tendance habituelle à l’unification monétaire fait courir un risque aux salariés. En effet, lorsqu’une monnaie unique couvre un ensemble de territoires économiquement hétérogènes, les distorsions dans les coûts de revient des produits concurrents, distorsions qui se résolvaient auparavant par des variations des taux de change des devises monétaires nationales, se résolvent désormais par la variation des éléments malléables de ces coûts de revient et notamment par une pression à la baisse du coût de la main d’oeuvre.

Section deuxième. L’effondrement du socialisme étatique totalitaire.

Le système planificateur centralisé totalitaire vient de s'effondrer sur lui-même. Après une longue période d'ordre mondial bipolaire, cette dislocation confère au libéralisme, régime de l’unique superpuissance, le statut de modèle économique universel et à cette superpuissance le rôle de veiller comme un gendarme redoutablement armé à ce que nul ne perturbe 1'ordre nouveau. L’évanouissement des prérogatives étatiques traditionnelles figure donc désormais au rang des grands principes de civilisation. Le dirigisme s’en trouve lui-même affecté. En effet les niveaux de vie des européens de l'est, des européens de l'ouest et des américains du nord pourtant issus du même moule culturel millénaire varient en raison inverse de l’interventionnisme des Etats. Contraints de se justifier, les idéologues dirigistes devenus suspects souffrent de mauvaise conscience.

En outre les pays libérés du socialisme d’Etat porteront bientôt sur le marché mondial une concurrence farouche qui s’ajoutera à celle des pays asiatiques riches eux aussi d’une main d’œuvre frugale et performante.

CHAPITRE QUATRIEME . CONCLUSION PREDICTIVE .

Section première. Les astuces sociales démocrates.

Le passage du dirigisme au libéralisme ne se fera pas sans mal, car il heurtera les intérêts des aristocrates d’Etat et de leur clientèle plébéienne. Il y a fort à parier que les politiciens se réclamant du peuple joueront en cette conjoncture leur rôle traditionnel et rassurant afin d'éviter, par quelques astuces éprouvées, les grèves et les cortèges convulsifs.

Sous leur gouvernement, l'Etat remplacera les fonctionnaires partant à la retraite par de jeunes chômeurs recrutés sous contrat temporaire. Il cédera pour un prix de faveur partie du capital des entreprises privatisées à leur personnel qui s'empressera de le revendre en bourse pour se payer de beaux voyages dans les îles. Il prendra en charge budgétaire le maintien à ce personnel, mais pas aux nouveaux embauchés, de son statut privilégié. Il introduira, parmi les grands actionnaires stables de ces entreprises, des firmes étrangères de service public conservant, malgré leur récente privatisation, leur nom social originel. Il obtiendra des patrons qu'ils accordent sans perte de salaire une légère réduction de la durée du travail en échange du retour à la flexibilité. La malice ne connaît point de bornes.

Section deuxième. Le rêve.

Voici mon rêve pour bientôt. Monsieur Machin, individu banal, contemple dans une main son bulletin de salaire expurgé des cotisations et autres quote-parts naguère retenues à la source, dans l’autre main l'avis du léger impôt sur le revenu grâce au bon usage duquel il mène dans le pays de ses ancêtres une existence enfin paisible. Certes il paye de sa poche 1'école privée où ses enfants apprennent à vivre selon son idée et la compagnie qui 1'assure contre les risques graves de perdre ses ressources, car à quoi bon s’assurer contre les séquelles d'un rhume de cerveau? Mais, calcul fait, il y trouve son compte largement et même davantage, car hier son syndicat obtint que l’employeur surchargé de commandes ristourne mensuellement aux salariés la moitié des anciennes cotisations patronales.
 
 

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