TITRE CINQUIEME

LES BUTS DU DIRIGISME
 

CHAPITRE PREMIER. CLASSEMENT SOMMAIRE DES BUTS DU DIRIGISME.

Je distingue par commodité cinq grandes catégories. L'Etat :
- entre parfois en voie de dirigisme paradoxal à seules fins d'asseoir le libéralisme ;
- se pose en défenseur de la nation contre les dangers économiques venus de 1'étranger;
- prétend guider la nation entière vers la prospérité en optimisant ses atouts, sans référence à une menace extérieure;
- met en place des protections dites sociales pour éviter que 1’insouciance précipite des résidents au dessous du seuil de pauvreté;
- instaure une discrimination positive en faveur de catégories sociales ou de contrées qu'il juge dignes d'un particulier intérêt.

Je néglige volontairement les interventions occasionnelles, voire saugrenues: par exemple la confiscation, pour intelligence avec l'ennemi pendant la seconde guerre mondiale, d'une grosse fabrique de véhicules automobiles ou 1'accaparement naguère des loteries et des manufactures de cigarettes ou l'entretien, étrange en démocratie pluraliste, d'officines civiques de radiodiffusion et de télévision ou surtout, récentes mais déjà caduques, les nationalisations que motivait un projet doctrinaire de rupture avec le capitalisme.

CHAPITRE DEUXIEME. LE DIRIGISME PAR ZELE LIBERAL.

Section première. Généralités sur la finalité du dirigisme par zèle libéral.

Nul ne conteste sérieusement à l'Etat le droit et le devoir d'interdire les marchés nuisibles et immoraux comme ceux des substances stupéfiantes ou des personnes contraintes à la prostitution et de réprimer pénalement les actes qui procèdent, non plus de l'astuce concurrentielle, mais de la crapulerie: fraudes sur les qualités marchandes, escroqueries par carambouille, abus de confiance commis par des banquiers et caetera.

De nombreux théoriciens libéraux vont plus loin et admettent que l'Etat, soucieux de promouvoir la loyauté des relations d'affaires entre partenaires très inégaux en savoir et fortune et d'éviter la dégénérescence des malentendus en conflits, codifie les bons usages de l'économie de marché, substitue sa loi à la volonté libre des contractants et, de même qu'en droit civil il réglemente le mariage, rende obligatoires, sous peine de nullité parfois assortie d'un châtiment, les clauses majeures de certaines conventions bilatérales comme les polices d'assurance ou collectives comme les statuts des sociétés commerciales et les règlements de copropriété, ou encore organise la procédure de faillite.

Or, dans maints pays prospères, les coalitions consuméristes ou d'épargnants obtiennent des grandes entreprises, par pourparlers et campagnes de presse, sans que 1'Etat s'en mêle, des clauses pareillement équitables cependant qu'en d'autres pays la frénésie normative d'Etat nuit aux intérêts vrais des agents économiques en faveur desquels prétendument elle s'exerce. L'encadrement du contrat de travail salarié vaut exemple significatif de cet effet pervers. J'y reviendrai dans le sixième chapitre.

Section deuxième. Cas particulier des législations anti-monopolistiques.

L'intransigeance libérale s'exprime souvent par des règles censées refréner les monopoles privés. Dès qu'une entreprise géante, caractérisée par son chiffre d'affaires annuel et la part qu'il occupe dans les ventes globales du bien ou service produit, contrôle la quasi totalité de son marché national spécifique, obligation légale lui incombe de se susciter une concurrence efficace en éclatant par scissiparité ou en cédant partie de son patrimoine utile à une entreprise homologue moins vigoureuse.

Or, comme nous l’avons déjà vu, la liberté économique sécrète spontanément, contre le prétendu poison du monopolisme privé, des antidotes actifs. Quand une entreprise dominante s'octroie des profits excessifs, des rivaux moins gourmands s'engouffrent tôt ou tard dans la marge. Les lois dites anti-monopolistiques freinent par ailleurs le progrès, car les patrons et les salariés d'une entreprise cessent de forcer leurs talents dès que ne les stimule plus la perspective d'une croissance indéfinie. La concentration accélère en outre les ajustements cycliques: repreneuses des firmes déconfites en phase de crise récessionniste, les firmes saines en profitent pour réduire leurs charges d'exploitation et attendent ainsi de pied ferme le redémarrage des affaires. Enfin et surtout, quand un pays accède au commerce mondial, ses lois contre les monopoles demeurent bien sûr inopposables aux offreurs étrangers de biens et de services et donc les favorisent.

L'Etat tolère donc d'ordinaire que les firmes géantes se dérobent au respect de la règle ainsi ravalée au rang des voeux pieux. Ces firmes arrivent à leurs fins par des astuces financières, notamment en constituant des groupes occultes nés d'accords informels entre gros actionnaires stables. Des fabricants apparemment autonomes organisent ainsi leur synergie: chacun sert l'autre au lieu de le concurrencer.

CHAPITRE TROISIEME. LE DIRIGISME PROTECTIONNISTE CONTRE L'ETRANGER.

Section première. L'impératif militaire.

L'agression guerrière figure en tête des dangers extrinsèques menaçant la nation. Les soucis de coût prévalent donc rarement dans le choix entre armée de conscrits et armée de mercenaires.

L'acquisition des armes et de leurs véhicules, certains fort lourds comme chars d'assaut et avions, pose par contre des problèmes ardus. La mise en concurrence des gros armuriers internationaux permet certes à 1'Etat de se fournir à bon marché, mais l'expose au risque d'une rupture d'approvisionnements au plus fort d'un conflit. S'il choisit, en sens inverse, de passer commande aux seuls arsenaux de son secteur public, il paie beaucoup plus cher et par surcroît, produisant en grandes séries pour mieux amortir les frais fixes, s'oblige à vendre parfois à perte les armes excédentaires aux clients étrangers non hostiles.

L’Etat se rallie donc parfois à une formule intermédiaire et réserve ses commandes à des entreprises privées locales qu'il choisit sur appel d'offres assorti d'un rigoureux cahier des charges. Les principaux actionnaires, obligatoirement citoyens de l'Etat, se lient entre eux par un pacte de stabilité que renforce l'astreinte d'un agrément ministériel pour toute entrée capitalistique étrangère au delà dun seuil. L'Etat, renseigné par un fonctionnaire qui assiste en observateur aux réunions directoriales, se réserve un veto contre les cessions d'actif et exportations stratégiquement inopportunes, ainsi qu'un droit de réquisition temporaire et indemnisée en cas de péril grave. L'entreprise s'engage donc à entretenir sur le territoire ce qu'il faut de bureaux d'études, d'usines et de personnel national hautement qualifié.

Certains théoriciens légitimentces ingérences à chaque fois que le bien ou service, quoique civil, par exemple transport ferroviaire, messagerie téléphonique, stockage des carburants, présente un intérêt stratégique militaire. J'en perçois mal l'utilité alors que j’en perçois fort bien le danger, celui d’une extension glissante. Mieux vaut que l'armée assure sa propre logistique.

Section deuxième. Généralités sur le protectionnisme.

L'Etat satisfait certes à ses obligations régaliennes quand il tâche d'assurer à ses citoyens la jouissance paisible du mode de vie consensuel sur quoi repose leur sentiment d'appartenance à la nation. Il sort au contraire de son rôle minimal et fait acte de dirigisme lorsqu'il s'occupe de leur niveau de vie, car il n'existe aucun lien causal évident entre richesse et patriotisme ou entre leurs contraires. Je n'affirme certes point pour autant le dirigisme illégitime ou inutile. Simplement il faut le traiter comme tel: l'on définit la nation par son essence toujours culturelle, presque toujours politique, mais rigoureusement extra-économique.

L'Etat s'adonne au dirigisme dit protectionniste lorsqu'aux fins de prospérité intérieure il réglemente 1'échange de biens et de services entre le territoire national et le reste du monde, autrement dit l'entrée et parfois la sortie des marchandises, des capitaux et de la main d'oeuvre. Je mets à part d 'emblée, tant elles paraissent normales, les démarches de sauvegarde sanitaire, examens de contrôle, quarantaines, refoulement des produits pathogènes et des gens arrivant de contrées où sévissent des épidémies invalidantes.

Section troisième. Le protectionnisme appliqué aux marchandises.

Un Etat ne prohibe en période normale, à titre d'ailleurs exceptionnel, que la sortie des matières rares de première nécessité, des prototypes industriels secrets et des oeuvres d'art majeures.

Sous-section première. Les obstacles étatiques classiques à l’entrée des marchandises.

L’Etat met beaucoup plus fréquemment des obstacles à l'entrée. Il fixe parfois, par la méthode dite du contingentement ou des quotas, le nombre ou le poids total ou la valeur totale des marchandises de chaque origine étrangère dont il tolère annuellement 1'importation. Plus souvent il instaure des droits de douane calculés de telle sorte que l'importateur, les ajoutant au prix d'achat et aux frais du transport, paie au moins autant qu'un grossiste pour une marchandise identique, fabriquée sur place. Accessoirement, ces taxes procurent à l'Etat des ressources budgétaires.

Le principal inconvénient de ces méthodes, souvent jointes pour efficacité meilleure, réside en ce que le défaut de concurrence dure favorise, au détriment des consommateurs modestes, la hausse des prix intérieurs.

Sous-section deuxième. Le protectionnisme sournois.

Mais les accords mondiaux dits de désarmement douanier, la création de vastes espaces économiques plurinationaux et 1'idéologie libérale des aréopages directeurs restreignent peu à peu le champ des protectionnismes avoués. Les Etats demeurés souverains, au sein parfois de ces communautés plurinationales, inventent alors le protectionnisme sournois.

Celui-ci tend parfois à rendre inutile ou moins contraignante la fourniture étrangère par le moyen d’une aide budgétaire au développement de l’offre locale ou à la diminution de la demande locale. En Europe par exemple, le volontarisme étatique, à grand renfort de forages en haute mer, d'économies d'énergie et de programmes nucléaires, infligea en vingt ans un échec à la coalition quasi monopoliste des lointains pays exportateurs de pétrole. Je traiterai dans un autre chapitre des aides budgétaires aux entreprises privées et de leurs inconvénients, au premier rang desquels celui d’une rupture de l’équilibre concurrentiel.

Parfois aussi 1'Etat, moins légitimement, instaure des normes qualitatives excessivement sévères sous couleur de sauvegarde sanitaire ou sécuritaire. On peut imaginer par exemple qu’il admette 1'entrée des seules voitures automobiles étrangères fonctionnant à 1'essence sans plomb et pourvues d'une direction assistée. Ainsi coûtent-elles plus cher. Très vite néanmoins de vives remontrances internationales l'obligent à appliquer les mêmes normes aux produits locaux et dès lors la contrainte pénalise de manière imbécile les industriels secourus.

Reste la propagande, à son de trompe ou de bouche à oreille, afin que les consommateurs patriotes achètent des articles fabriqués ici ou délaissent ceux qui arrivent de pays présumés fautifs. Cette propagande, qui risque elle aussi de provoquer des représailles, échouera en 1'absence d'articles locaux analogues en prix et qualité. Comment dégoûter un motocycliste européen des belles machines japonaises?

Sous-section troisième. Les interventions étatiques de soutien des exportations.

Les Etats soucieux à la fois de leur renommée et de leur balance commerciale remplacent donc les obstacles, francs ou sournois, aux importations par des aides aux exportations. Je cite pour mémoire le subventionnement direct des entreprises exportatrices. Celles-ci, encaissant des recettes compensatoires hors ventes, baissent leurs prix pour gagner des parts de marché. Ce transfert de richesses appauvrit en somme le contribuable pour que lesdites entreprises réalisent de faciles profits. Par ailleurs les subventions, inscrites au budget de l'Etat et dans la comptabilité des firmes bénéficiaires, demeurent rarement clandestines. Divulguées, elles suscitent, de la part des concurrents étrangers, des rappels à l'ordre concurrentiel.

L'Etat choisit donc le plus souvent de provoquer par des moyens monétaires une dévaluation, dite compétitive, de sa devise. Budgétairement, elle ne lui coûte rien et en outre, indirecte, l'autorise à crier son innocence et à proclamer d’une part qu’il pèse sur les taux locaux d'intérêt à court terme afin uniquement que ses citoyens consomment davantage en s'endettant, d’autre part qu’il n'entend point dilapider les réserves de change de la banque centrale pour contenir les assauts étrangers contre sa devise. J'exposais dans le titre quatrième les limites et dangers de cette méthode pourtant fréquente: difficulté de maîtriser les effets pervers des manipulations monétaires; risque de vassalisation qu'encourt 1'Etat organisant à tout bout de champ la faiblesse de sa devise. Les partenaires commerciaux hors frontières, puis, dans le pays même, les hauts salariés en arrivent à exiger des contrats libellés en devise étrangère stable.

Sous-section quatrième. Les contraintes de la balance commerciale.

Peut-être la science permettra-t-elle demain que 1'on remplace les métaux et le pétrole par des matières d'origine animale ou végétale. Maints pays ainsi accéderaient à une autarcie virtuelle qui profite actuellement à très peu, car seul produit les matières premières et énergétiques indispensables le pays immense et divers englobant presque toutes les zones géologiques et climatiques. Sinon, il faut que les ventes de ses exportateurs lui procurent les réserves de change grâce auxquelles ses importateurs payent le prix de leurs achats. Or l'entrave systématique aux importations, sous prétexte qu'on fabrique les mêmes marchandises sur place, provoque à 1'étranger des représailles analogues qui privent de débouchés les exportateurs du pays fautif. L'Etat protectionniste se trouve donc contraint à la pertinence de ses motifs s'il souhaite par exception laisser dehors certaines marchandises. Dordinaire il invoque la déloyauté d'une concurrence par prix cassés, génératrice chez lui de chômage.

Sous-section cinquième. Approche morale du problème de la concurrence déloyale.

Les entreprises se procurent souvent leurs matières premières et énergétiques sur des marchés parfaits qui unifient les cours mondiaux. Seul varie donc significativement, d'un pays à l'autre, le coût de la main d'oeuvre.

La notion de déloyauté, à cet égard, relève de la morale. Et certes mérite ce reproche l'entreprise exportatrice qui, soutenue par un Etat dictatorial, utilise massivement une main d'oeuvre pénitentiaire gratuite de dissidents politiques. Le recours à la main d'oeuvre enfantine choque les humanistes, mais encore faut-il que les enfants, sous contrainte familiale, travaillent au delà de leurs forces pour un salaire aux pièces très inférieur à celui des adultes. Les choses se compliquent lorsque l'entreprise étrangère met à profit, en période de sous-emploi, mais sans violence, la frugalité d'ouvriers laborieux et habiles. La certitude d'une totale solidarité au sein du clan ou du village écarte de l’esprit de ces ouvriers 1'idée même d'une assurance sociale que financeraient les patrons.

La nation industrielle prospère qui, par le truchement de son Etat, rejetterait comme déloyale, sauvage comme on dit, la concurrence des pays émergents signifierait au monde son orgueilleuse volonté de commercer avec les seules nations de mode et niveau de vie analogues aux siens. Des raisons plus économiques que morales, et notamment le fait que les pays émergents produisent, outre des articles finis à bon marché, certaines matières premières ou énergétiques malaisément remplaçables, interdisent qu’on en arrive là. Le libre-échangisme forcené ne prévaudra point pour autant. Les Etats, réunis en conférences de négoce sous la houlette des plus puissants, fixeront peu à peu des normes universelles minimales. S'excluront du groupe respectable ceux qui bafouent la dignité humaine, dégradent leur environnement au mépris des équilibres écologiques planétaires ou encore, plus simplement, refusent en matière bilatérale le principe de réciprocité.

Section quatrième. Le protectionnisme appliqué aux capitaux.

Sous-section première. Problème de l’entrée des capitaux étrangers vagabonds ou destinés aux placements de père de famille.

Les capitaux étrangers vagabonds affluent lorsque les taux d'intérêt à court terme, voire au jour le jour, deviennent très rémunérateurs. Les mêmes capitaux fuient dès que ces taux baissent. Ces galopades déstabilisent la devise monétaire nationale, dont le cours varie trop. L'Etat se risque néanmoins rarement à les limiter, par crainte d'exclure sa devise du marché mondial.

Par ailleurs l'on accueille partout avec faveur les placements étrangers dits de père de famille. Les riches particuliers ou gestionnaires d'épargne collective achètent en effet, comme n'importe quel homologue local, des maisons et domaines de villégiature ou de rapport, des titres de portefeuille diversifiés, sans en rien espérer que douceur de vivre, bons revenus et plus-values à la revente. Ces placements stimulent les marchés immobilier et boursier.

Sous-section deuxième. Réglementation étatique des entrées de capitaux étrangers d’investissement.

Seules posent donc problème les entrées de capitaux étrangers d’investissement grâce auxquels leurs détenteurs prennent le contrôle d'entreprises locales existantes et plus précisément les filialisent. Le mode opératoire consiste essentiellement en achats massifs des actions des entreprises convoitées. L’investisseurs étranger stable à long terme acquiert ces actions de gré à gré en sollicitant les gros actionnaires ou bien rafle ces actions en bourse avec persévérance. Il désire tantôt accroître les débouchés pour ses articles au mépris du protectionnisme en les fabriquant sur place, tantôt profiter du coût moindre d'une main d'oeuvre habile et laborieuse, tantôt rendre sûrs ses approvisonnements venant d'un fournisseur primordial, tantôt même neutraliser un concurrent dangereux, que sais-je encore?

Les théoriciens hostiles mettent parfois en exergue le souci de 1'indépendance nationale. Sans doute valable lorsqu'on l'applique au cas des manufactures d'armes, ce grandiose concept tourne au prétexte dans les autres occurrences, car bien sûr nul ne proteste lorsque l'investisseur étranger crée l'entreprise au lieu de s'en emparer. Les théoriciens préfèrent donc invoquer, à l'appui de leurs réserves, la défense de l'emploi, mais sans plus de succès. Aucun chef d'industrie, national ou étranger, n'accepte de garder ouvert un établissement non rentable. Les capitalistes risquent en effet leur argent dans 1'espoir de profits et non pour garantir un emploi stable au personnel.

Les tentatives isolationnistes échouent donc piteusement. L'Etat, nonobstant le bon sens, dote parfois de ressources budgétaires une officine publique qui enchérit sur les offres des investisseurs étrangers, puis tâche de revendre à des candidats nationaux les actions ainsi acquises. Souvent alors il garde sur les bras des entreprises payées trop cher, qu'il ne sait pas gérer, puis de guerre lasse les cède pour une bouchée de pain aux capitalistes locaux, gaspillant ainsi l'argent des contribuables.

Parfois encore il soumet à son agrément les prises étrangères de contrôle et se heurte alors au tracas de définir la nationalité d'une entreprise. Faut-il considérer le lieu de son siège social, celui de son principal établissement professionnel ou du plus grand nombre de ses succursales ou de ses salariés, la nationalité de son président, celle des grands actionnaires stables siégeant au directoire central? Aucun de ces critères ne bénéficie d'accord universel. En outre l'entreprise ainsi protégée des incursions capitalistiques étrangères voit ses titres de propriété sociétaire aussitôt exclus du marché financier international. Les bourses de valeurs en effet n’inscrivent ou maintiennent à leur cote que les actions négociables sans la moindre réserve.

Sous-section troisième. Réglementation étatique des sorties de capitaux nationaux.

L'Etat, en première hypothèse, souhaite empêcher la fuite des fortunes dont les propriétaires redoutent qu'on les confisque brutalement par expropriation ou bien lentement et sournoisement par des impôts excessifs. Il instaure donc un contrôle des changes. Inapplicable, sauf opprobre mondial, aux capitaux étrangers investis dans le pays, ce contrôle entraîne néanmoins leur départ, car les capitalistes étrangers craignent que malgré les promesses on les prenne au piège. Les riches citoyens, quant à eux, rendent et gardent leurs avoirs liquides, stériles et souvent clandestins sous forme de lingots d'or, de diamants ou de tableaux de maître dans des coffres-forts et attendent une occasion de les expatrier sur la pointe des pieds. Le contrôle des changes asphyxie donc le marché financier primaire local où ces riches citoyens plaçaient souvent leur épargne et où les firmes géantes se fournissent en argent long pour leur outillage. Les grands Etats modernes remplacent donc en cas de besoin le contrôle des changes par l'appât de taux d'intérêt forts et surtout se dispensent d'effrayer les richards.

La sortie des capitaux, dans une deuxième hypothèse, répond à une stratégie patronale de délocalisation productive vers des pays où la main d'oeuvre coûte moins cher. Les entreprises, plutôt que d'expédier leurs machines au bout du monde, les bradent sur place et créent ailleurs des sites industriels grâce aux capitaux exportés. Ce problème s'insère dans celui, beaucoup plus vaste, des mouvements de marchandises, de capitaux et de main d'oeuvre entre pays riches et pauvres.

Section cinquième. Réglementation étatique des mouvements de main d'oeuvre.

La liberté des migrations humaines suscite d'ordinaire des analyses morales et politiques davantage qu'économiques, mais distinctes selon qu'on évoque l’émigration ou l’immigration.

Sous-section première. L’émigration des nationaux.

L'émigration des nationaux favorise parfois la renommée mondiale du pays d'origine et ouvre des débouchés à ses entreprises exportatrices. Souvent en effet les émigrés servent là-bas de propagandistes auprès des clients potentiels. Mais parfois l'émigration appauvrit ce pays en le privant de ses élites que rebute une fiscalité confiscatoire. On parle alors de "fuite des cerveaux". Aucune règle étatique ne prohibe néanmoins, en démocratie, 1'expatriation des personnes. Cette prohibition violerait un droit majeur.

Sous-section deuxième. L’immigration des étrangers.

En vertu du même principe, certains humanistes s’insurgent contre les entraves à l'immigration. Presque nulle part en effet l’on ne concède à l'étranger le droit de séjourner à sa guise sur le territoire d’une nation qui n’est pas la sienne, encore moins d'y exercer un métier. S'il présente poliment sa supplique, 1'Etat y accède ou refuse, mais il le fait discrétionnairement. La préférence communautaire européenne, loin d'infirmer cette règle, l'adapte au nouvel ordre de citoyenneté.

La minuscule immigration de savants et d'ingénieurs ne gêne bien sûr personne, alors que celle de multiples hommes de peine pose un problème de belle taille. Je discriminais tout à l'heure avec soin mode de vie et niveau de vie. L'Etat s'acquitte d'une tâche strictement régalienne lorsqu'il s'oppose au séjour massif et durable d'étrangers qui, farouchement attachés à des modes de vie par trop exotiques, hors normes nationales, refusent le métissage assimilateur et s'agrègent en communautés particularistes. La paix civile en effet demeure instable en 1'absence d'une cohésion culturelle minimale. Une franche hargne, consécutive surtout au désaccord sur le statut des femmes, règne par exemple entre les groupes où l'on magnifie le doute doctrinal et l'hédonisme et ceux où prévalent la foi religieuse et le sens de l'honneur.

Sort par contre de son rôle régalien et bascule vers le dirigisme économique, mais non point toujours certes à mauvais escient, l'Etat qui prohibe n'importe quelle immigration de main d'oeuvre banale afin d'assurer à ses citoyens un monopole d'emploi sur leur territoire. Je n'isole point ce problème de celui que pose l'inégalité des niveaux de vie dans le monde.

Section sixième. Le problème des écarts de développement dans le monde.

Sous-section première. Enoncé du problème.

N'entendant point faire le moraliste, je laisse de côté le prétendu scandale de l'écart entre le tiers monde et les pays naguère communistes d'une part, les pays industriels développés de l'autre. A quoi bon s'offusquer en effet de ce queles peuples comme les individus paient tôt ou tard le prix de leurs carences ou de leurs erreurs?

Je privilégie donc l'argument égoïste. Dans les pays riches où beaucoup de gens satisfont leurs caprices, la saturation des besoins installera bientôt un marasme dont personne ailleurs ne profitera. Des crises conjoncturelles cycliques frappent souvent déjà de plein fouet des entreprises qui réalisent les trois quarts de leurs exportations vers le cinquième de l'humanité. Les visionnaires espèrent donc que s'égalisent les niveaux de vie dans le monde autour d'une immense classe moyenne bien fournie en pouvoir d’achat. Mais leurs stratégies divergent.

Sous-section deuxième. La stratégie mesquine.

Selon certains, les fatalités mauvaises du climat ou du sol restreignent à tel point les chances immédiates des nations pauvres que mieux vaut installer le creuset sur le territoire des nations riches. Selon ce schéma, les nations pauvres fournissent aux nations riches des matières premières et énergétiques brutes à bon marché et de la main d'oeuvre de tout-venant. Sous prétexte de lutte contre le chômage et la concurrence déloyale, les Etats des nations riches:

- interdisent que leurs citoyens délocalisent les manufactures vers les pays pauvres;

- opposent des barrières douanières aux produits finis qui proviennent de ces pays pauvres;

- accueillent par contre, venant de ces pays, de nombreux immigrés.

Ces derniers, voués d'abord aux tâches rudimentaires et peu rémunérées, accèdent ensuite, par apprentissage, aux techniques modernes. Frugaux et économes, ils rapatrient leur épargne dont profitent là-bas les membres de leur famille ainsi promus acheteurs solvables des produits finis qu'exportent les pays riches.

Cette méthode me déplaît, car elle transforme, pour une durée indéfinie, des gens fiers en prolétaires déracinés et querelleurs ou bien en parasites saouls de rêve occidental.

Sous-section troisième. La stratégie généreuse.

Je préfère donc de loin la méthode contraire. Chacun reste chez soi, là où il aime vivre. Circulent par contre librement les capitaux des pays riches vers les pays pauvres, les marchandises d'usines dans 1'autre sens. Les transferts s'appliquent à des produits de plus en plus nobles: des brouettes, l'on passe aux engins de chantier. Les fabricants là-bas prospèrent. Leurs salariés, en position de force, obtiennent des hausses de salaires. Ils habitent, non plus des huttes, mais de vraies maisons et offrent à leurs femmes des appareils électro-ménagers. Partout 1'on investit dans 1'industrie pour satisfaire ces besoins nouveaux.

Mais les prévisionnistes craignent déjà que les ouvriers embourgeoisés des pays riches ne supportent point les mécomptes initiaux et, se révoltant, bloquent le processus. Car une telle disproportion existe encore entre le nombre des ouvriers embourgeoisés des pays riches et celui des lointains miséreux du tiers monde que la moindre avancée au profit des seconds dégradera beaucoup le niveau de vie des premiers, atteints par un chômage consécutif à la concurrence sauvage des sites délocalisés.

L'on n'échappera point à ce pénible ajustement qu'abrégeront les patrons des firmes géantes et les ministres des Etats en négociant 1'échéancier des transferts d'usines et du désarmement douanier. Alors la redistribution mondiale des richesses annoncera leur essor. Puis que les meilleurs gagnent!

CHAPITRE QUATRIEME. LE DIRIGISME DE PROSPERITE INTRINSEQUE.

Section première. Présentation du chapitre.

Certains penseurs, étreints par 1'inquiétude dès que la spontanéité libérale tarde en ses résultats, préconisent que 1'Etat s'attache complémentairement à valoriser les forces vives intrinsèques de la nation. L'Etat, quand il les suit, essaie d'abord d'améliorer sa population en quantité et qualité. Nataliste, il encourage par des subsides les couples à procréer. Pédagogue, il organise à ses frais l'enseignement des savoirs. Enfin il veille à atténuer et à raccourcir les cycles économiques conjoncturels, certes utiles pour qu'offres et demandes s'ajustent, mais souvent excessifs au détriment de la prospérité.

Section deuxième. Le dirigisme à finalité démographique.

Sous-section première. Inconvénients du déséquilibre démographique.

Lorsque la volontaire infécondité des femmes et 1'allongement de la durée de vie transforment un pays en asile de vieillards, tôt disparaissent l'allant en affaires, l'esprit d'initiative. Par ailleurs en pâtit l'équilibre pécuniaire des caisses de retraite par répartition. Par ailleurs encore diminuent, avec la nuptialité et la natalité, les besoins de logements, même dans les classes sociales solvables, au détriment des entreprises du bâtiment.

La nature certes a horreur du vide, si bien qu'une contrée au sol fertile, au doux climat, ne reste pas longtemps sous-peuplée. Les immigrés sans le sou affluent au rythme même où s’amollit le contrôle des frontières. Le chômage les attend. Ils grossissent les rangs des quémandeurs d'aumônes et représentent, non un apport, mais une charge supplémentaire. Il faudra que s'écoulent, sinistres, plusieurs décennies avant que naisse de cette population composite, par anoblissement mafieux, une élite capitaliste nouvelle.

Sous-section deuxième. Analyse sommaire de quelques erreurs.

L'Etat agit donc utilement en encourageant la natalité, d'abord certes par des subsides. Mais il y faut des idées claires. Et tout d’abord la préférence nationale vaut règle d'or. Comment admettre qu'une nation se cotise pour promouvoir la fécondité des étrangers installés sur son territoire? Il suffit qu’on les laisse libres d'organiser leur propre entraide mutualiste en faveur de leurs familles nombreuses.

Mais voici la seconde idée: la fécondité des couples riches n'avantage pas moins la nation que celle des couples misérables. L'on peut même, avec un brin de cynisme, soutenir le contraire. Le volontarisme nataliste ne saurait donc servir de prétexte à une redistribution des richesses et notamment à ce que 1'Etat instaure un arbitraire plafond de ressources au delà duquel cesserait le droit aux subsides.

Je signale pour terminer une incongruité majeure. Dans maints pays coexistent des aides pécuniaires à la natalité et des lois malthusiennes, celles par exemple qui dévalorisent le mariage, assise stable de la vie en couple, au profit du concubinage ou qui, banalisant 1'avortement comme mode de contrôle des naissances, aboutissent à la mise à mort d'un enfant conçu sur quatre.

Sous-section troisième. Rationalisation des recettes et dépenses de l’aide à la natalité.

Le choix du financement relève, lui aussi, du bon sens. L'Etat s'en déleste parfois sur les entreprises sociétaires ou individuelles en leur imposant de verser des cotisations à des caisses monopolistes que gèrent les partenaires sociaux, c'est-à-dire les syndicats de salariés et de patrons. J'aimerais qu'on m'explique la relation causale entre l’activité professionnelle et l’activité génitale.

La logique suggère que les prestations familiales, utiles à la nation entière, prennent rang parmi les dépenses budgétaires d'Etat, financées par un impôt spécial, rigoureusement proportionnel à sa matière, revenu ou patrimoine, sans abattement de base. Cet impôt frapperait, non les foyers fiscaux, mais individuellement, à l'exclusion des étrangers résidents exclus du système, les citoyens, hommes ou femmes, demeurés sans descendance légalement certaine ou parents de moins de trois enfants. Ces derniers verseraient ainsi davantage comme payeurs qu'ils n'encaisseraient comme bénéficiaires. Un impôt lourd permettrait des subsides réellement incitatifs. Le souci des choses simples et l'équité justifieraient dès lors que l'on supprime les faveurs fiscales redondantes et notamment le quotient familial.

Quant aux prestations, unifiées pour y voir clair, elles manifesteraient la gratitude nationale, soit temporaire, auquel cas l'Etat les verserait pendant la période où la progéniture reste à charge des géniteurs, soit perpétuelle, auquel cas ceux-ci recevraient des mensualités viagères, mais bien sûr beaucoup plus faibles.

Section troisième. Le dirigisme appliqué à 1'enseignement.

Sous-section première. La solution libérale.

Il appartient aux seuls parents, vrais souverains, d'éduquer leurs enfants. Or 1'enseignant qui transmet sa science transmet avec elle, même s'il s'en garde, ses croyances fondamentales, ses doutes et ses ironies. Ce nécessaire effet éducatif de 1'instruction justifie amplement qu'en démocratie les parents choisissent librement les instructeurs de leurs enfants. Cette liberté de principe satisfait des convenances sociales ou doctrinales particulières certes, mais légitimes. Les idéologues totalitaires le savent, qui transfèrent cette souveraineté des parents à l'Etat.

Le loi du marché régit 1'enseignement dans plusieurs grands pays démocratiques. Les écoles privées fonctionnent comme des entreprises. Des enseignants salariés y communiquent leur savoir à des élèves candidats à s’en emplir et qui, de leur poche ou de celle de leurs parents, payent un prix. Ce système n’amoindrit pas 1'égalité des chances. La logique concurrentielle interdit en effet qu'on gaspille le capital humain. Chaque grande entreprise guette les potaches talentueux pour ensuite les recruter comme ingénieurs et hauts gestionnaires. Chaque école privée affiche ses réussites. Les lauréats brillants et impécunieux n'éprouvent donc que l'embarras du choix entre des offres multiples de bourses et de dispenses de frais. Pour le surplus, l'égalité ne requiert point que l'on assure aux cancres pauvres la poursuite d'inutiles études.

Les théoriciens libéraux suggèrent donc que 1'Etat renonce à enseigner directement, développe en revanche son contrôle qualitatif et manifeste sa sollicitude en remettant sur deniers publics à chaque parent, riche ou pauvre, un chèque que ce dernier endossera ensuite à l'ordre de l’école privée de son choix.

Sous-section deuxième. Motifs et méthodes du dirigisme.

Cet abord individuel et marchand occulte un aspect collectif auquel s'intéresse 1'Etat, garant du bien commun. La prospérité du pays exige en effet qu'en foule suffisante les résidents accèdent aux techniques des métiers modernes. Mais fréquemment les motifs de 1'Etat procèdent plutôt de la morale: il souhaite pour les pauvres des chances égales à celles des riches.

L'Etat, dans ce pieux souci, s'adonne parfois à un vrai dirigisme dont les modalités varient. Il oblige les parents à envoyer dans une école leurs enfants jusqu'à l'adolescence. Il fait dispenser dans ses établissements par ses fonctionnaires, depuis l'apprentissage de l'alphabet jusqu'à la soutenance des thèses doctorales, une instruction laïque, c'est-à-dire idéologiquement neutre, gratuite et ouverte à tous les enfants dont les parents le désirent pendant la scolarité obligatoire, puis facultativement aux adolescents et jeunes adultes qui choisissent de poursuivre leurs études. Il en supporte budgétairement le coût, mais parfois se débarrasse de la construction et de l'entretien des bâtiments sur les collectivités locales.

Ami des libertés, il admet néanmoins souvent que le concurrencent des entreprises privées d'enseignement à but lucratif ou tout au moins soucieuses d'équilibre comptable, laïques ou religieuses, généralistes ou préparatoires aux emplois supérieurs de l'industrie, du commerce et de la finance. Parfois il propose à ces écoles un contrat d'association et subventionne, par prise en charge des salaires, celles qui se soumettent à des clauses strictes. Il uniformise alors les programmes des matières enseignées, vérifie la qualité des maîtres, se réserve de les inspecter en plein travail. Les écoles associées y gagnent la latitude de facturer des frais moindres à leurs élèves. D'autres, assez rares, refusent de monnayer leur indépendance, qui reste entière sous réserve du respect des lois et notamment de ne point inculquer 1'intolérance et le fanatisme. Les usagers de ces écoles non subventionnées payent dès lors le prix fort.

Sous-section troisième. Critique du dirigisme.

Les critiques contre ce système mixte ne manquent pas. L'Etat dirigiste paye parfois pour 1'enseignement autant que pour ses tâches strictement régaliennes. L'échec de ce système dévoreur d'impôts et touffu saute néanmoins aux yeux. Sans aller jusqu'à dire quil fabrique des analphabètes, au mieux des cuistres, j'observe que maints chômeurs bardés de diplômes s'avèrent inaptes à répondre aux offres d'emplois qualifiés.

A cet échec, je distingue plusieurs causes. Le refus de la sélection permet que des gamins fiers de leur niaiserie, de leur flemme ou coutumiers par malchance d'une langue maternelle exotique gênent leurs condisciples dégourdis et vaillants. Les maîtres par miséricorde s'astreignent au niveau le plus bas. Accomplie, la promesse saugrenue de diplômer les trois-quarts des élèves dévalorise les diplômes. Les auteurs de programmes surévaluent l'érudition culturelle au détriment de l'apprentissage des métiers. Certains de ces choix directeurs procèdent de motifs piteux: 1'Etat cède au vacarme de galopins attroupés dans les rues.

L'on n'échappera point à un débat de fond. L'école, au sens large du terme, assume à cet égard deux tâches primordiales : l’enseignement des savoirs essentiels ; la préparation à la vie professionnelle.

Sous-section quatrième. L’enseignement des savoirs essentiels.

Les maîtres inculquent à l'enfant, dès l'âge d'un peu de raison, les savoirs essentiels grâce auxquels il lira, écrira, comptera. Faut-il aller plus loin? Si l'on me prie de calculer le volume d'un tronc de cône ou de nommer une plante du sous-groupe des cryptogames vasculaires, je consulte l'encyclopédie, car rien ne me reste de ce fatras ingurgité dans mes jeunes années.

Mieux vaut donc enseigner à 1'enfant les manières du raisonnement scientifique, autrement dit l'épistémologie, puis l'art de se servir d'un ordinateur domestique pour accéder à des renseignements stockés, puis certes aussi l'histoire sommaire de sa nation et les modes essentiels selon lesquels elle fonctionne au plan du civisme, du droit et de 1'économie. Dans 1'année terminale de cette scolarité élémentaire, des professionnels décrivent les divers métiers et répondent aux questions. Des évaluateurs soumettent les enfants à des tests orientatoires. Ils en communiquent les résultats à chaque enfant pour ce qui le concerne et à ses parents.

L’Etat peut certes, par souci d’égalitarisme, prendre en charge cet enseignement initial à condition bien sûr qu’il autorise les écoles privées. Il peut aussi et plus utilement s’en décharger sur ces dernières et augmenter en conséquence les allocations familiales.

Sous-section cinquième. La préparation à la vie professionnelle.

L'école assume une deuxième tâche primordiale. Elle prépare l'adolescent, dès l'âge où éclosent ses aptitudes particulières et où il mûrit des choix, à une vie active dominée par le travail grâce auquel il obtiendra des ressources et créera des biens ou services utiles à autrui. Or qui prévoit mieux, à moyen terme, les exacts besoins quantitatifs et qualitatifs de main d'oeuvre, sinon les employeurs pour leurs embauches et les professionnels indépendants pour leur relève par de jeunes confrères?

Le bon sens suggère donc que ces gens, paritairement avec les syndicats de salariés, organisent à leur gré l'apprentissage des métiers, avancent les frais, quitte à solliciter ensuite les parents des élèves pour qu'ils y participent, fixent le nombre des places offertes, la teneur des épreuves d'entrée et de sortie, les programmes scolaires, la durée des études. Il importe dès lors de laisser chaque groupe d'intérêts se débrouiller dans son domaine. Les grands employeurs, Etat, entreprises géantes, riches collectivités locales, peuvent agir chacun séparément. Les petits employeurs délèguent leurs instances corporatives, chambres de commerce et d'industrie, des métiers, d'agriculture, ordres des professions libérales, que sais-je encore? Certains gèrent leurs écoles tandis que d'autres s'en remettent contractuellement aux entreprises privées d'enseignement.

Ce système concurrentiel élimine le favoritisme et les gaspillages, car chaque bénéficiaire paie le service qu'on lui rend. Tout élève reçoit le savoir utile à son rôle futur que la sélection détermine, les uns vers la recherche fondamentale, le conseil d'expert, l'ingénierie, la haute gestion, l'encadrement d'équipes, la démarche commerciale, les autres vers les tâches plus humbles du clerc aux écritures ou de l'ouvrier. L'on objecte parfois le risque d'un effectif admis inférieur à la population scolarisable. Les adolescents inaptes par bêtise ou paresse resteraient donc sur le carreau, mais leur sort relève, non point de 1'enseignement qu'ils encombrent, mais de la charité.

Sous-section sixième. La dispensation de la culture générale d’agrément.

Certains penseurs mondains assignent en outre à 1'école la tâche de dispenser une culture générale d'agrément pour que la foule occupe ses loisirs aux arts et belles-lettres. Acceptant de passer pour obscurantiste, je n'y vois rien que d'accessoire et facultatif. Maints braves citoyens, dédaigneux des jubilations esthétiques, meublent sans déchoir leur temps libre en jardinant, bricolant ou péchant à la ligne. L'on fera donc bonne mesure en glissant dans la scolarité élémentaire une brève initiation aux activités récréatives, culturelles, sportives. Des associations privées perfectionnent ensuite, sans que l'Etat s'y immisce, les vrais amateurs.

Section quatrième. Le dirigisme anti-conjoncturel.

Le dirigisme anti-conjoncturel, auquel l'Etat applique ses moyens budgétaire et monétaire, naît d'un effroi en période de désordre cyclique: la lenteur des ajustements spontanés prolonge l'épreuve de la nation entière.

Sous-section première. La lutte contre la surchauffe inflationniste.

Pour ralentir une surchauffe inflationniste que parfois d'ailleurs il provoqua en distribuant du pouvoir d'achat alors que stagnait l'offre marchande, l'Etat d'ordinaire tarde à intervenir, car la surchauffe gêne dans un premier temps, long parfois d'une décennie, les seuls titulaires inactifs de rentes fixes, pauvres vieillards oubliés sitôt que ruinés. L'Etat accorde donc un regard distrait aux indicateurs initiaux: le chômage touche une poignée de clochards; les machines peinent même de nuit; une course infernale s'engage entre les salaires et les prix. La dégradation de la balance des paiements sonne enfin 1'heure des craintes. Les exportateurs n’arrivent plus à vendre des produits que grève un coût excessif de main d'oeuvre, si bien que fondent à vue d'oeil, sur les livres de la banque centrale, les réserves de change qui servent à payer les importations nécessaires.

L'Etat, lorsqu'il intervient, dispose d'un unique, pénible mais efficace remède. Pour ralentir 1'activité à 1'intérieur de ses frontières, il réduit ses dépenses budgétaires, augmente néanmoins les impôts, offre aux épargnants ses emprunts à intérêt majoré et obtient de la banque centrale qu'elle élève ses taux directeurs. Les revenus consommables diminuent; les particuliers diffèrent leurs achats à crédit; les entreprises supportent des charges financières plus lourdes.

Sous-section deuxième. La lutte contre la crise récessioniste.

Alors que la surchauffe inflationniste nuit surtout aux échanges lointains, la crise récessionniste provoque sur place un fort chômage qui irrite les électeurs. L'Etat démocratique y réagit donc beaucoup plus vite et utilise les mêmes moyens en sens inverse. Ils servent dans ce cas à relancer l'activité, mais souvent sans succès. Embaucher en effet des fonctionnaires inutiles et commander de grandioses travaux sans augmenter les impôts alors que la baisse des taux d'intérêts rend malaisée la couverture par l'emprunt du déficit budgétaire ressemble à la quadrature du cercle. Au surplus, en Europe occidentale, les contraintes du pacte monétaire, que soutiennent les banques centrales indépendantes, privent d'effet les politiques de relance.

Sous-section troisième. Effets pervers du dirigisme anti-conjoncturel.

N'oublions pas enfin, en surchauffe ou en crise, les effets pervers. Si l'Etat prudent agit à doses homéopathiques, rien ne se passe et les gens tombent de déception en angoisse. S'il force les doses, les résultats dépassent parfois de beaucoup les espérances et engendrent le désordre contraire. Or la tentation rôde toujours de frapper fort, car certaines mesures, prolongées, créent la pagaille. Par exemple, les entrées et sorties de capitaux étrangers vagabonds dès que varient les taux d'intérêts à court terme annulent en partie les effets voulus de ces variations sur la masse monétaire intérieure. En regard de l'efficace lenteur des ajustements spontanés, les palliatifs étatiques au bout du compte pèchent par carence en période de crise et par excès en période de surchauffe.

CHAPITRE CINQUIEME. LE DIRIGISME D'ASSURANCE SOCIALE.

Section première. Généralités sur 1'assurance sociale.

Les risques et fatalités ordinaires de la vie et notamment les risques souvent occasionnels et provisoires de la maladie et du chômage et la fatalité définitive du grand âge quand il empêche de se fatiguer au labeur exposent n'importe quel individu à perdre ses revenus. L'épargne individuelle, transformée au fil des années en capital productif de revenus subsidiaires, répond certes à ce souci, mais elle suppose que le travailleur perçoive des revenus d'activité supérieurs au coût de son entretien et qu'il se montre prévoyant.

La solidarité familiale joue certes par ailleurs un rôle de premier plan, mais seulement dans certains pays que je tiens, malgré leur retard industriel, pour hautement civilisés. La famille élargie, qui groupe autour du plus ancien aïeul l'indéfinie lignée de ses descendants mâles, de leurs épouses et de ses descendantes non mariées, fournit sans aide extérieure et comme allant de soi subsistance à ses membres démunis, femmes au foyer, enfants, malades, chômeurs et vieillards. A défaut de vertu, dans les sociétés techniciennes occidentales ou occidentalisées, les connivences catégorielles s'expriment utilement sous forme mutualiste. Loin de valoir progrès, le dirigisme d'Etat manifeste donc un recul moral. Imposée par la loi, la solidarité déchoit.

Les motifs de l'Etat lorsqu'il agit procèdent de la décence mondaine davantage que de la commisération. Les insouciants et les grands malchanceux offriraient un triste spectacle si dans les rues ils mouraient de faim, de froid et de maladies non soignées ou même s'ils faisaient la queue devant les asiles.

Section deuxième. Les diverses modalités du dirigisme d’assurance sociale.

Sous-section première. Les solutions minimales.

Lorsqu’il demeure minimalement normatif, 1'Etat oblige à s'assurer les titulaires de revenus et respecte leur liberté de choix. De multiples entreprises privées, mutualistes ou à but lucratif, entrent en concurrence. Des fonctionnaires inspecteurs veillent parfois à l'observance des règles prudentielles de solvabilité. Allant parfois plus loin pour pallier la carence des indociles et des étourdis, 1'Etat astreint les payeurs de revenus à prélever à la source les primes et à les verser aux assureurs choisis.

Sous-section deuxième. Les solutions franchement dirigistes.

Plus loin encore, l’Etat sombre dans le dirigisme et investit du monopole de 1'assurance obligatoire un assureur unique ou autant d'assureurs que de risques couverts. Chacun de ces assureurs monopolistes fixe les tarifs des primes et des indemnités. Il bénéficie de la force publique pour recouvrer les primes dues par les professionnels indépendants, par les salariés sous régime de retenue à la source et par les employeurs pour leur abondement en faveur des salariés. Le même assureur monopoliste gère ses réserves et ses éventuels excédents de trésorerie. L'Etat s'en remet, pour la gestion, aux syndicats ouvriers et patronaux des cotisants. Ces syndicats se partagent les postes de haute direction. L’Etat s'engage à combler budgétairement les déficits.

Lorsque, pour un même risque, maladie, chômage ou vieillesse, plusieurs monopolistes se partagent régionalement le territoire, un strict fédéralisme les astreint à mettre nationalement en commun réserves et trésorerie et à appliquer un barème unique aux assurés.

Dans ce système, seule subsiste la liberté pour les assurés de se ménager des indemnisations complémentaires en s’adressant à des sociétés mutualistes ou à des compagnies d’assurance privées.

Sous-section troisième. Le problème des exclus et la solution d’étatisation totale.

Ces systèmes excluent de 1'indemnisation les gens qui jamais n'exercèrent un métier, ne perçurent le moindre revenu. L'Etat pourvoit parfois aux besoins vitaux des misérables par des aumônes budgétaires affublées d'appellations flatteuses, revenu minimal d'insertion par exemple, ou bien s'en défausse sur les collectivités locales, meilleures observatrices des misères. Parfois aussi il astreint les assureurs monopolistes et même les assureurs mutualistes et privés complémentaires à prendre en charge les exclus aux fins de couverture universelle..

Parfois enfin l’Etat, réglant du même coup radicalement le problème des exclus, abandonne la fiction des caisses à gestion paritaire et, poussant le dirigisme à son terme, s’institue assureur social unique, fiscalise intégralement les ressources au sein de son budget général, garantit des revenus supplétifs à n'importe quel résident territorial dans le besoin et charge ses fonctionnaires de distribuer la manne.

Section troisième. Critique globale du dirigisme d'assurance sociale.

Sous-section première. Avantages du système libéral.

J'apprécie peu le système hybride, mi-libéral, mi-administratif, des assureurs monopolistes à gestion paritaire. Je préfère, pour maintes raisons, le système franchement libéral. Les assureurs privés, compagnies et grandes mutuelles, s'attachent les services d'experts rompus au calcul statistique, au placement long des réserves, aux jongleries trésorières, au contrôle des sinistres. Tenus de réaliser des profits ou tout au moins de présenter des comptes en équilibre, ces assureurs, qui se concurrencent, tâchent de satisfaire au moindre coût leurs clients ou adhérents honnêtes. Fondées sur le voisinage ou le compagnonnage ou l'affinité des croyances, les mutuelles possèdent à cet égard l'avantage d'un substrat moral, dissuasif des tricheries.

Sous-section deuxième. Désavantages du système mixte et du système administratif.

Le laxisme des syndicalistes ou des fonctionnaires, dans le système mixte ou administratif, incite les tricheurs à solliciter des prestations indues. Epongeur de déficits, l'Etat dirigiste s'expose à l'enflure budgétaire, au surendettement, au matraquage fiscal.

Des tares particulières affectent par ailleurs le mode de financement, non par impôt banal, mais par cotisations spécifiques prélevées à la fois sur les assurés et sur leurs patrons. Manque d'abord de justification morale la lourde astreinte des patrons à payer pour des risques et fatalités étrangers à leur responsabilité. Mais surtout les cotisations figurent au plan comptable parmi les charges d'exploitation constitutives du coût de revient des biens et services produits, qu'elles majorent, pénalisant ainsi les firmes payeuses au profit de celles des pays où prévaut 1'entraide familiale. Ce décalage, rédhibitoire dans la course aux marchés mondiaux, effraye désormais certains théoriciens dirigistes qui suggèrent d'affecter à la protection sociale partie de 1'impôt sur la dépense et notamment de la taxe sur la valeur ajoutée. Outre que tout le monde la paie, elle avantagerait les entreprises du pays, car, frappant à la revente les marchandises importées, elle épargnerait celles exportées.

Section quatrième. L’assurance sociale contre la maladie.

Sous-section première. Généralités sur l’assurance sociale contre la maladie.

Les gens, même convertis au libéralisme, assignent à 1'Etat le rôle d'écarter d'eux les périls sanitaires majeurs et plus généralement les menaces contre leur intégrité corporelle. Il s’en acquitte préventivement de maintes façons. Par exemple il interdit le rejet massif dans la nature de gaz ou liquides polluants, la construction de maisons sur les rives inondables ou dans les couloirs d'avalanches. Pour que l'avidité des mercantis n'aboutisse pas à la mise sur le marché d'aliments, de potions ou de produits d'hygiène infects, il prohibe des entrées ou ventes, contrôle à 1'improviste et détruit des stocks. Les électeurs lui tiennent rigueur de ses échecs.

Mais les théoriciens de la protection sanitaire songent aux soins curatifs bien davantage qu'à la prévention. La coût de certaines thérapeutiques excède les moyens pécuniaires des particuliers même aisés. L'arrêt du travail pour maladie supprime parfois pour longtemps les revenus du malade. La sagesse conseille donc qu'on mutualise le risque. Là comme ailleurs s'opposent laisser-faire libéral et volontarisme étatique, d'où résultent des différences essentielles dans le statut des assureurs et dans celui des professionnels de la santé, notamment médecins et entreprises hospitalières. Presque nulle part néanmoins 1'Etat, même strictement libéral, ne laisse agoniser sans soins les indigents non assurés. Il leur offre la gratuité dans des dispensaires et hôpitaux publics souvent commis aux tâches subsidiaires, quand les patrons des cliniques privées y rechignent, d'accueillir les grands malades et blessés en urgence et de ménager des stages aux étudiants en médecine.

Sous-section deuxième. Le système sanitaire libéral.

Dans les pays où prévaut le libéralisme pur, les gens disposent de 1'embarras du choix entre les assureurs à but lucratif et les sociétés mutualistes. Ils marchandent donc pour obtenir au prix le plus bas la couverture la plus haute, mais en bonne logique primes et indemnités varient toujours dans le même sens. Certains employeurs de main d'oeuvre nombreuse concluent tout aussi librement avec les assureurs d'avantageux contrats collectifs, suggèrent à leurs salariés d'y adhérer, prennent parfois à leur charge tout ou partie des primes à titre de complément de salaire.

Chaque assureur négocie avec les professionnels de la santé ou les sollicite par des appels d'offres afin de rassembler autour de lui ceux qui acceptent ici et là:

- de s'organiser localement en réseaux intégrés de médecins généralistes et spécialistes, d'infirmières, de manipulateurs d'appareils de diagnostic, de biologistes d'analyses, de pharmaciens, d'hôteliers en hôpital, de rééducateurs et caetera;

- de ne s'écarter qu'exceptionnellement des thérapeutiques ordinaires normalisées et mises en catalogue, maladie par maladie;

- de promouvoir 1'usage, entre plusieurs médicaments identiques en posologie, des moins chers, dits génériques;

- de pratiquer des tarifs fixés au plus juste.

L'assureur impose une forte surprime à ceux de ses clients qui désirent aller et venir à leur gré entre professionnels de la santé. Il laisse aux autres le choix entre plusieurs équipes locales agréées. Au sein de chacune, le médecin généraliste, décideur central, autorise ou refuse le recours à son confrère spécialiste, sauf habituelle latitude laissée à 1'assuré pour son gynécologue et le pédiatre de ses enfants.

Presque rien en somme n'échappe à la palabre dans ce système.

Sous-section troisième. Le système sanitaire strictement étatique.

Lorsque le système étatique revêt forme stricte, là par exemple où règne le socialisme administratif autoritaire, des fonctionnaires payés au mois soignent gratis dans des cabinets, dispensaires et hôpitaux publics dont un impôt général finance les dépenses inscrites au budget de l'Etat.

Mais ce système fonctionne aussi dans certains pays démocratiques. Dans l’un d’eux, 1'Etat intéresse pécuniairement les médecins mis en concurrence. Presque tous, sauf quelques mandarins monnayant leurs talents auprès des riches malades, sollicitent agrément. L'Etat, en son service national de santé, rémunère dès lors les médecins agréés au prorata de leur activité et alloue en outre une somme forfaitaire à chacun afin qu’il s'en serve pour payer le coût des hospitalisations qu’il ordonne et mette dans son gousset l'éventuel et fréquent reliquat.

Sous-section quatrième. Le système sanitaire mixte.

J'appelle mixtes les systèmes qui juxtaposent un secteur presque entièrement libéral et concurrentiel, celui des soins, où rivalisent médecins et leurs auxiliaires, pharmaciens, hôpitaux publics et cliniques, chacun dans sa catégorie, et un secteur monopolistique, celui de 1'assurance contre les risques pécuniaires encourus pour maladie.

Les caisses de sécurité sociale, assureurs locaux, bénéficient en effet, par acte d'Etat, du monopole de l'indemnisation première, qui néanmoins reste partielle, sauf pour les assurés atteints d'une maladie longue et grave. L'assureur monopoliste calcule ses prestations en pourcentage de tarifs qu'il fixe, acte par acte, en accord si possible avec les syndicats des professionnels privés de la santé. Si l'un de ces professionnels choisit d'appliquer des honoraires et prix facturés supérieurs au tarif, il en avise l'assureur monopoliste et, par affichage, sa clientèle qui après indemnisation ordinaire garde à sa charge une somme plus lourde.

Les compagnies privées et les sociétés mutualistes fournissent à qui le désire une indemnisation complémentaire facultative.

Sous-section cinquième. Causes et effets de la décrépitude du système sanitaire mixte.

Les systèmes sanitaires mixtes traversent une crise profonde et véritablement structurelle dont la cause réside dans un énorme gaspillage consécutif à la prééminence, sous une phraséologie égalitaire, d'appétits catégoriels.

Très nombreux à s'astreindre aux tarifs dits conventionnels par souci de ne point rebuter la clientèle populaire, les professionnels privés de la santé cherchent ensuite, pour accroître leurs recettes, à multiplier les actes tarifés, au besoin en accédant à certaines requêtes abusives. A cet égard, la couverture du prétendu petit risque, relatif aux désagréments minimes des maladies bénignes, favorise la convergence des arrière-pensées. Je songe aux malades imaginaires et aux vrais malades maniaques. Chacun consulte plusieurs médecins d'affilée, les dérange dès la moindre toux pour des visites nocturnes à domicile, exige des ordonnances longues où figurent les remèdes nouveaux que vantent les bavards, d'insolites analyses de ses humeurs en laboratoire, des séances de gymnastique où l'on sautille, des cures thermales en haute saison. Je songe aussi à ces salariés du secteur public auxquels leur employeur, récupérant les indemnités de sécurité sociale, verse paye intégrale pour plusieurs mois par an d'arrêt en maladie. A l'approche des fêtes, l'envie les assaille d'épuiser ce forfait.

Je songe, dans un autre ordre d'idées, aux laboratoires pharmaceutiques qui dépêchent à grands frais des commis voyageurs auprès des médecins afin que ces derniers prescrivent des médicaments dont le prix inclut un fort bénéfice.

Les dysfonctionnements ne sont pas moindres dans les hôpitaux publics. Les fonctionnaires soigneurs ou intendants de ces hôpitaux ne voient nul intérêt à des économies (de bouts de chandelle, disent-ils) sans influence sur leurs émoluments et leur carrière. Pis encore, le budget alloué par l'Etat et les collectivités locales baisserait si les lits s'y vidaient.

Aucune incitation pécuniaire au zèle contrôleur ne motive en revanche les employés à statut des caisses de sécurité sociale. Les syndicalistes directoriaux y casent leurs amis dans des sinécures, couchent sur la liste du personnel leurs militants propagandistes, apprécient voitures, logements de fonction, banquets, congrès ensoleillés aux antipodes.

Un déficit endémique, que l’Etat comble de moins en moins gaiement, oblige donc l'assureur monopoliste à majorer sans cesse les primes et à restreindre les indemnisations.

Sous-section sixième. Les solutions drastiques.

Drastique, une réforme aboutirait à privatiser l'assurance ou à étatiser les soins.

La première méthode ne manque point d'avantages. L'Etat persiste à décréter l'assurance obligatoire pour les bénéficiaires de revenus, supprime le monopole des caisses de sécurité sociale et assure par des contrôles le respect des règles prudentielles et du principe de péréquation. Il interdit par exemple que les assureurs privés appliquent aux assurés atteints d'affections chroniques lourdes des malus rédhibitoires qui se justifient exclusivement à 1'encontre des tricheurs démasqués.

La solution inverse d'une étatisation des soins soulève davantage d’objections. Les prescripteurs et dispensateurs fonctionnaires veillent certes à ne se point encombrer de faux malades et de geignards, mais ils exigent sans cesse que 1'on allège leur besogne par 1'embauche de nouveaux collègues. Par ailleurs, sauf à étatiser en outre au mépris du libéralisme les industries pharmaceutiques, le péril subsiste de ce que ces fabricants promeuvent leurs produits lucratifs en soudoyant les passeurs de commandes désormais massives.

Sous-section septième. Les solutions de compromis.

L'Etat dirigiste choisit parfois, par conformisme doctrinal, de sauvegarder le système mixte en responsabilisant ses acteurs. Au mieux, il frappe un grand coup en proclamant qu'il n'engloutira plus un centime dans la cagnotte, en levant un impôt spécifique pour se rembourser des déficits passés et en renvoyant les partenaires sociaux à négocier entre eux l'équilibre des caisses monopolistes. Parfois aussi il majore son rôle providentiel au détriment du paritarisme en fiscalisant les ressources de l'assureur monopoliste, transférées des cotisations sur salaires vers un impôt proportionnel sur le revenu, et en octroyant à l'assemblée législative le privilège de fixer le plafond annuel des dépenses. Dans le même temps, il abandonne aux médecins prescripteurs, sous menace d'amendes ou de blocage des honoraires, le tracas d'assurer le succès de ce plafonnement.

Certains pays offrent l’exemple de solutions de compromis. Plusieurs caisses de sécurité sociale à statut semi-public s’y concurrencent dans une même zone. L'assuré s’inscrit, pour une assez longue durée ou jusqu'à déménagement hors de la zone, chez un médecin généraliste unique qui ouvre seul 1'accès aux médecins spécialistes et aux autres professionnels. Les taux de remboursement des frais et des indemnités pour arrêt de travail varient fortement selon la gravité de la maladie et tombent à zéro pour les thérapeutiques de confort. Les pharmaciens perçoivent un pourcentage des économies qu’ils permettent en délivrant des médicaments génériques identiques à ceux ordonnés.

Section cinquième. L'assurance sociale contre le chômage.

Sous-section première. Modalités habituelles de l’assurance sociale contre le chômage.

L'Etat se borne fréquemment à rendre obligatoire 1'assurance contre le chômage et à en définir les règles majeures, parmi lesquelles l'astreinte des patrons à cotiser avec leurs salariés. Nul ne s'offusque de ce que les patrons, certes irresponsables du risque de maladie, participent à la couverture du risque de chômage, car beaucoup de licenciements résultent d'erreurs de gestion et des faillites subséquentes, notamment lorsque les porteurs avides du capital s'attribuent des dividendes au lieu de mettre précautionneusement des bénéfices en réserve.

L'Etat s'abstient par contre le plus souvent de combler budgétairement les déficits d'une assurance dont il confie le monopole à des associations paritaires de salariés et d'employeurs. Géographiquement, elles se partagent le territoire. Les indemnisations sont temporaires et non point permanentes jusqu’à l’âge de la retraite et elles bénéficient seulement aux anciens cotisants. Des fonctionnaires d'Etat par ailleurs recensent les chômeurs, les contrôlent par des pointages et leur proposent les emplois disponibles que signalent les entreprises. Fonctionnaires d’Etat et employés des associations indemnisatrices échangent entre eux des renseignements.

Sous-section deuxième. Lacunes du système monopoliste.

Les fonctionnaires d’Etat et les employés à statut des associations indemnisatrices manquent du zèle sans lequel on n'éradiquera pas la tricherie des chômeurs indemnisés qui, par goût de vacances frugales ou, pire encore, pour garder le temps d'exercer des métiers clandestins lucratifs, s'obstinent à refuser les emplois offerts jusqu’à la fin de leurs droits à indemnisation, acceptent alors un emploi, puis vite l’abandonnent pour une nouvelle période. Ce laxisme et l'absence de ressources étatiques d'appoint majorent les inconvénients d'un système qui, onéreux pour les travailleurs actifs et les entreprises, pallie médiocrement le chômage, car il laisse de côté les jeunes gens en mal d'emploi au sortir de l'école et les vrais chômeurs de longue durée.

Rendues compétitrices, des compagnies et mutuelles privées d'assurance inventeraient sans doute des contrats adaptés aux souhaits individuels et traqueraient la resquille.

Section sixième. L'assurance sociale contre la vieillesse.

Sous-section première. Généralités sur l’assurance sociale contre la vieillesse.

Faut-il ranger la vieillesse parmi les risques assurables ou la longévité parmi les chances? Bien sûr la longévité inclut un risque, celui de l'impotence quand la vie dure trop. Les promoteurs dirigistes de 1'assurance ambitionnaient pourtant, non point de couvrir le risque d'inaptitude sénile au travail, mais de concrétiser le droit pour n'importe quel travailleur salarié ou indépendant de cesser, même en bonne santé, sa besogne au seuil de la vieillesse ou à l'issue de suffisantes décennies et de percevoir jusqu’à sa mort, même richissime, un revenu substitutif.

Ces théoriciens professaient en outre que la totale liberté laissée à des gens encore jeunes et frivoles les exposerait beaucoup plus tard à la misère. L'Etat subirait alors la charge de les secourir lorsqu'y manqueraient leurs enfants débiteurs d'aliments. Ainsi transforma-t-on le droit à la retraite en devoir de se la ménager par une épargne forcée.

Sous-section deuxième. Modalités de l’intervention étatique.

Les modalités de 1'intervention étatique ressemblent pour la plupart à celles relatives à la maladie et au chômage: contrainte d'assurance aux bénéficiaires de revenus professionnels; retenue des cotisations à la source sur salaires, majorées de l'obligatoire abondement de l'employeur; monopole de la pension première conféré à des caisses de retraite.

Quelques particularités néanmoins méritent qu'on les signale. Le monopole s'avère ici catégoriel, car voisinent beaucoup de pensionneurs principaux. Les anciens fonctionnaires émargent au budget général de 1'Etat. Les grandes entreprises publiques et plusieurs corporations du secteur privé possèdent chacune leur caisse de retraite. Pour les autres salariés du secteur privé, une caisse de sécurité sociale sert de pensionneur principal national. Il existe enfin, interprofessionnels, des pensionneurs complémentaires obligatoires.

L’Etat, sauf bien sûr pour ce qui concerne ses fonctionnaires, ne comble point les déficits des caisses de retraite.

Chaque individu, même astreint à cotisations, demeure libre de verser aussi en une ou plusieurs fois un capital aliéné à la compagnie ou mutuelle d'assurance de son choix afin qu'elle lui serve, à partir du moment convenu, une rente viagère en sus de ses pensions principale et complémentaire obligatoirement acquises. Cette formule discrétionnaire prévaut bien sûr dans les pays où lEtat se désintéresse des retraites.

Le problème des indemnisations indues, crucial en matière de maladie et de chômage, ne se pose point en matière de vieillesse. L'Etat, lorsqu'il intervient, détermine en effet de façon précise d'une part 1'âge minimal et le nombre minimal d'annuités de cotisation ouvrant droit à la retraite, d'autre part l'âge maximal du départ. Le caractère objectif et aisément vérifiable de ces données réduit à presque rien le champ de la fraude. Les prévisionnistes par contre craignent que les ressources ne couvrent bientôt plus les dépenses lorsque la caisse de retraite utilise la méthode dite de répartition et non point celle dite de capitalisation.

Sous-section troisième. Notions sommaires sur les retraites par répartition et par capitalisation.

Selon la première, en vigueur dans la plupart des régimes obligatoires, la caisse paie les pensions en répartissant aussitôt entre les retraités les primes qu'elle encaisse. En somme, plusieurs travailleurs actifs, parfois salariés et que leur patron aide, se cotisent pour entretenir un retraité et espèrent que plus tard leurs cadets les honoreront de même.

La capitalisation, en vigueur dans la plupart des régimes facultatifs, repose sur une logique très différente. La caisse investit au fur et à mesure les primes (reçues du travailleur actif nommément catalogué et parfois de son patron pour lui) en biens corporels et incorporels productifs de revenus fixes et notamment en logements locatifs, titres d'emprunt d'Etat, des collectivités locales et des grandes entreprises ou même, dans 1'espoir de plus-values à la revente, en actions, titres de propriété sociétaire de ces entreprises. Elle capitalise loyers, montant des coupons et plus-values pour compte individuel de l'assuré tant qu'il travaille, puis lui verse, quand il part en retraite, la rente viagère correspondant au capital accumulé, selon un barème de conversion qui reflète 1'espérance de vie statistique propre à son sexe en cette année-là. La caisse compense ainsi en permanence le surcoût des longues vieillesses par 1'économie que permettent les morts prématurées.

Les systèmes de répartition et de capitalisation coexistèrent longtemps, sinon dans le même pays, tout au moins dans le vaste monde, sans que l'un supplantât l'autre par des avantages décisifs. La différence s’estompe d'ailleurs quand on y réfléchit à tête reposée. En comptabilité nationale, les pensions de retraite s'imputent sur la valeur des biens et services marchands produits simultanément par les travailleurs actifs. Seule donc la prospérité vaut garantie. Dans 1'hypothèse de la répartition, les gens laborieux perçoivent de solides revenus professionnels sur lesquels on prélève les cotisations sans douleur. Dans l'hypothèse de la capitalisation, les locataires paient leurs loyers, les débiteurs obligataires honorent leurs coupons et remboursent à échéance, les entreprises cotées en bourse réalisent des bénéfices et distribuent des dividendes, ce qui assure des ressources abondantes aux caisses de retraite..

Sous-section quatrième. Différences réelles entre les deux systèmes.

Au delà de cette analogie fondamentale, les dissemblances résultent des modes de gestion.

Leur examen premier ne tourne pas toujours en faveur de la capitalisation. Des syndicalistes ou fonctionnaires sans talent exceptionnel accomplissent à merveille les taches sommaires de la répartition et plus précisément distribuent une encaisse selon des critères rares et simples et gèrent une trésorerie à court terme. L'ampleur du champ de collecte et de partage, qui nivelle les écarts statistiques accidentels, rend nécessaire la centralisation et utile le monopole.

La capitalisation, facilitant le jeu concurrentiel vers des clients individualisés, requiert en revanche la science d'experts en placements immobiliers et financiers à long terme. L'on rencontre surtout des experts de ce genre dans les bureaux des compagnies d'assurance sur la vie et des grandes mutuelles corporatives. Or leur science ne les met pas à l'abri des erreurs. Il leur arrive d'acquérir les titres d'entreprises fragiles et d'Etats que menace le gauchisme ou des immeubles locatifs mal situés, de ne point prévoir à temps une crise récessionniste qui anéantit les solvabilités ou une surchauffe inflationniste durable qui dévore le pouvoir d'achat réel des sommes prêtées long hors indexation. J'ajoute pour les retraités un mécompte ordinaire auquel pourtant on songe peu: à capital égal, la rente viagère diminue lorsque s'allonge l'espérance statistique de vie.

La capitalisation aboutit enfin à 1'énorme puissance des financiers salariés gestionnaires de 1'épargne d'autrui. Certes placeurs de trésorerie courte en raison des inévitables décalages quotidiens entre recettes et dépenses, ils agissent surtout comme propriétaires immobiliers, actionnaires et prêteurs obligataires massifs. La règle dite de congruence, selon laquelle mieux vaut éviter les pertes de change en investissant dans la devise monétaire qui servira à payer les rentes, oblige en outre ces financiers à concentrer géographiquement leurs placements. Dans les pays riches où l'on ignore la répartition, les caisses privées de retraite volontaire par capitalisation gèrent des sommes colossales et réagissent à la façon des capitalistes privés.

Les partisans les plus vigoureux du système citent à cet égard en riant jaune 1'exemple d'une petite nation européenne adonnée au libéralisme social-démocrate. Les braves gens apprirent avec stupeur que les nombreux licenciements dans 1'industrie satisfaisaient au souhait des syndicalistes. Ces derniers, patrons des caisses mutuelles par capitalisation, exigeaient que les firmes dont ces caisses détenaient les actions distribuent de meilleurs dividendes et compriment à cette fin leurs charges salariales.

Sous-section cinquième. Incidence sur les retraites du déséquilibre démographique.

Lorsque furent mis en place les systèmes de retraite par répartition, beaucoup d'enfants naissaient, mais avec une espérance de vie plus brève qu'aujourd'hui. Or les caisses négligèrent de mettre de l'argent en réserve pendant cette époque faste. Fidèles à leur mission, elles répartissaient à tout-va.

Au fil des ans la courbe démographique s'inversa. La mise au travail des femmes, le discrédit du mariage, l'usage des méthodes contraceptives puis de l'avortement légalisé aboutirent évidemment à la dénatalité. Moins nombreux, les jeunes gens en âge de métier subissent par surcroît de plein fouet, en période de crise récessionniste, un chômage qui les met hors d'état de cotiser tandis que leurs aînés vivent de plus en plus longtemps grâce aux progrès de la médecine, du nutritionnisme et de 1'hygiène et prennent de plus en plus tôt leur retraite à la faveur de la démagogie ou poussés dehors pour faire place aux jeunes arrivants. Lorsque le rapport tombera à moins de deux actifs pour un retraité, les cotisants ploieront sous la charge. En certains pays déjà, le coût des retraites obligatoires, multiplié par deux en trente ans, représente le quart des salaires du secteur privé et les pensions de retraite dépassent le dixième du produit intérieur brut.

Sous-section sixième. Précarités des solutions envisagées au problème du déséquilibre démographique.

L'immigration forte résorbe certes mathématiquement le déficit démographique, mais laisse entier le problème comptable si les immigrants basculent dans le chômage. Le dirigisme nataliste, à le supposer immédiat, produira ses effets dans une vingtaine d'années, lorsque les nouveaux-nés de demain arriveront sur un marché du travail qu'il faut en outre imaginer de plein emploi.

D'aucuns suggèrent donc qu'on remplace répartition par capitalisation, monopole par concurrence, contrainte d'affiliation par liberté de choix. Les théoriciens partisans de la capitalisation ajoutent que sous ce régime les gestionnaires de l'épargne d’autrui fourniront de l’argent à bon marché aux entreprises du pays et stimuleront le marché boursier. Ces conseilleurs oublient un obstacle de belle taille. Nécessairement, pendant plusieurs décennies, les deux systèmes coexisteront, 1'ancien pour s'éteindre, le nouveau pour grandir, et il faudra les financer ensemble. Demeureront en effet créanciers de répartition non seulement les actuels retraités et leurs ayants-droit de réversion, mais aussi les travailleurs actifs d'un certain âge qu'on ne privera point du bénéfice de leurs versements passés. Les jeunes travailleurs se trouveront donc devant la perspective désagréable de cotiser assez pour qu'on garnisse leur propre cagnotte capitalisée sans cesser de répartir entre leurs aînés.

Je prophétise donc pour bientôt un festival de mesures incohérentes. Les politiciens dirigistes éprouvent une méfiance viscérale à l’égard tant du capitalisme que, par glissement sémantique, de la capitalisation. On les offenserait en leur rappelant que les fonctionnaires de leur propre Etat possèdent leurs caisses de retraite complémentaire par capitalisation et bénéficient d’une exemption d’impôt sur le revenu à hauteur de leurs cotisations volontaires. Mais le temps presse et L'Etat dirigiste, soi-disant pour accroître la liberté, relève l'âge du départ en retraite forcée. Les caisses de répartition, pour inciter les sexagénaires à travailler et cotiser encore à la faveur de ce répit, oublient une fois sur deux de revaloriser les pensions au rythme de la hausse des prix. Mais les jeunes chômeurs vocifèrent et exigent que les vieux travailleurs vident les lieux. L'Etat, marri de ce tumulte, fait donc diversion en suscitant des clients volontaires aux caisses de capitalisation. Il autorise les nouveaux assurés et leurs employeurs qui abondent à déduire les primes de leurs revenus ou bénéfices imposables et retranche ces primes de l'assiette des cotisations sociales. Mais les assureurs obligatoires contre la maladie poussent alors les hauts cris, car l'Etat les prive ainsi d'une partie des cotisations qu’ils encaissent. On n’en sort pas.

CHAPITRE SIXIEME. LE DIRIGISME DE FAVEUR CATEGORIELLE.

Section première. Présentation du chapitre.

Outre les interventions ci-avant étudiées que 1'Etat motive par 1'intérêt de la nation ou par celui global des gens habitant sur son territoire, d'autres, plus partisanes, visent à corriger au profit de catégories particulières de résidents les lois froides du marché concurrentiel.

Mais j'en viens au plan du chapitre. J'y distingue les interventions étatiques visant:

- à enrichir les pauvres en appauvrissant les riches;

- à égaliser d'un bout à l'autre du territoire, en faveur des usagers que pénalise le site de leur résidence ou de leur travail, le prix des services d'intérêt général;

- à empêcher que des mercantis grugent les consommateurs;

- à protéger les salariés contre les patrons, présumés pingres et tyranniques;

- à compenser au profit des agriculteurs la baisse des cours de leurs produits;

- à limiter la concurrence faite aux boutiquiers par les sociétés exploitant des magasins multiples de très grande surface;

- à soutenir les entreprises industrielles employant une main d'oeuvre nombreuse afin qu'elles ne licencient pas en période de crise;

- à relancer les affaires dans les zones économiquement sinistrées.

Section deuxième. Critique générale du dirigisme de faveur catégorielle.

Un doute m'assaille d'emblée. N'importe quelle conjoncture porte d'une part en elle les tendances qui tôt ou tard la changeront en son contraire. Elle se traduit d'autre part pour chaque individu, tant qu'elle dure, à la fois par des avantage et des inconvénient. En période de déflation par exemple, chômage et baisse des salaires amoindrissent en même temps les revenus des particuliers et les prix des biens et services que ces revenus servent à acquérir.

Ne faut-il donc pas craindre que 1'Etat, fier même en démocratie de sa force publique et de l'opulence de son budget, disloque par maladresse ces merveilleux rouages? La prise de ce risque, légitime en cas de péril national, avoisine la témérité lorsqu’elle procède d’une idéologie sommaire et par exemple du souhait de ce que les balayeurs gagnent quatre et non cinq fois moins que les géomètres. Parfois aussi le dirigisme profite, non aux catégories sociales modestes, mais à celles plus favorisées que leur poids électoral ou leur aptitude à troubler 1'ordre public dote d'un pouvoir de chantage.

Section troisième. Le dirigisme socialement égalitaire.

Sous-section première. Le rôle caritatif de l’Etat.

Une nation prospère et civilisée ne tolère certes pas en son sein 1'extrême misère. L'Etat minimaliste complète à cette fin l'action des communes et des confréries charitables par des soupes populaires, asiles de nuit, vestiaires et dispensaires. Mais il va parfois au delà et, soucieux de respecter la dignité des misérables, leur verse de menues aumônes en espèces afin que librement ils choisissent leurs dépenses prioritaires. Le danger dès lors surgit de ce que certains individus érigent en mode de vie la fainéantise frugale et, par leur exemple, fassent école.

Contre le parasitisme, l'Etat ne manque pourtant pas de moyens. S'il se résous à les employer malgré les cris des humanistes mondains, il veille d'abord à ce que le subside demeure sensiblement inférieur au plus bas salaire constaté. Il astreint les allocataires à prouver par des démarches leur envie de travailler et même leur confie de menues besognes champêtres pour embellir le paysage. Il réveille enfin les solidarités familiales, s'affirme simple prêteur et non donateur, cherche à récupérer le subside sur les proches parents débiteurs d'obligation alimentaire ou, en cas de retour de l'indigent à bonne fortune, sur lui ou sur ses héritiers.

Sous-section deuxième. La déviation étatique vers une correction de la répartition des richesses.

Nul ne critique sérieusement, sauf à aménager ses modes, le rôle caritatif de 1'Etat. Mais ce dernier parfois divague et se met en tête de corriger la répartition des richesses résultant des lois du marché afin que s'atténuent entre riches et pauvres les écarts de niveau de vie. Il y pourvoit d'ordinaire par une fiscalité socialement très discriminatoire dont il affecte le produit à divers subventionnements en faveur des personnes démunies.

Or, dans un pays prospère, l'inégalité des revenus sanctionne le plus souvent l'inégalité des prestations productives et par voie de conséquence suscite le progrès. Pour autant qu'ils émanent d'agissements honnêtes, les hauts revenus récompensent des services éminents ou le risque assumé de perdre beaucoup d'argent utilement investi ou, au pire, une notoriété frivole, artistique ou sportive par exemple, que la foule des badauds accorde de son plein gré.

La stérile péché d'envie inspire donc souvent les doctrinaires égalitaristes dont les thèses, lorsqu'elles gagnent en ampleur, propagent une mentalité néfaste à la création de richesses. Là où l'Etat s'abstient de redistribuer les revenus, chacun souhaite comme une chance 1a prospérité économique et y conforme son attitude en travaillant beaucoup et bien. Au contraire, là où l'Etat redistribue les revenus, les gens modestes, électeurs convoités, exigent qu'il redistribue toujours davantage. On en connaît le résultat. La répartition des richesses en vient à dépendre presque autant de la volonté de l'Etat que du jeu des offres et demandes de biens et services marchands. La nombre des individus auxquels 1'Etat fournit leurs ressources grâce à 1'impôt et aux autres prélèvements obligatoires égale presque celui des producteurs des biens et services marchands. L'économie libérale se dégrade en économie d'assistance.

En définitive, dans les pays industriels démocratiques, le respect des disparités sociales assure aux personnes quelconques une meilleure aisance que le moralisme niveleur.

Section quatrième. La dirigisme tarifaire des services d'intérêt général.

Selon les partisans d'un secteur public fournisseur des services massivement essentiels, il incombe à l'Etat de faire en sorte que ses ressortissants, même singularisés par le site fortement peuplé ou au contraire désertique de leur résidence ou de leur travail, bénéficient pleinement desdits services sans les payer plus cher qu'ailleurs.

Sous-section première. Dirigisme tarifaire en faveur des citadins.

On invoque l’argument d’égalisation du prix des services d’intérêt général en faveur des campagnards plutôt que des citadins. Ces derniers profitent surtout du subventionnement du transport en commun, ferroviaire ou par autobus, et voyagent d'un bout à 1'autre des grandes métropoles et de leurs banlieues pour un prix inférieur au coût de revient. Cette pratique accélère la croissance des cités géantes, ennemie d'un bon aménagement du territoire. Encore que les nababs fréquentent peu les wagons surpeuplés, cette pratique astreint en outre les provinciaux à cotiser au profit de gens souvent pourvus de salaires meilleurs et bafoue le salubre principe d'équilibre des avantages et inconvénients.

Sous-section deuxième. Dirigisme tarifaire en faveur des campagnards.

Il me paraît malsain que les populations rurales échappent au salubre principe d’équilibre des avantages et des inconvénients.

Existe-t-il un risque de ce que, privatisées et mises en concurrence, les entreprises avides de rentabilité négligent de fournir à ces populations les services d'intérêt général ou les leur facturent beaucoup trop cher jusqu'à ce que 1'exode transforme les campagnes en désert? Je constate d'emblée la migration inverse dans les pays à réseau routier dense et gratuit. De nombreux villages et leurs alentours situés à moins de demi-heure d'une ville en voiture automobile accueillent désormais en résidence permanente maints anciens citadins, retraités certes, mais aussi travailleurs actifs. Assurés d'une clientèle, les commerçants et les professionnels libéraux s'y maintiennent. Pourquoi dès lors agiraient autrement les fournisseurs de courant électrique ou les compagnies de téléphone? Les fils, sur leurs poteaux, franchissent collines et vallées, prêts sans frais excessifs à ce qu'on les prolonge.

La problème des dessertes déficitaires affecte certes les hameaux et fermes isolés. Imaginons pourtant la vie qu'on mène dans une cambrousse. Les chemins vicinaux goudronnés mènent sinon à Rome, du moins au bourg en voiture, voire à bicyclette. Empruntent ces chemins le boulanger, l’épicier et le boucher forains avec leurs camionnettes, ainsi qu'avec son fourgon le ramasseur scolaire. La voie ferrée ne traverse pas le village ou bien les trains depuis longtemps ne s'arrêtent plus dans la gare, mais un patron d'autocars assure jusqu'au chef-lieu, deux fois par semaine, un service régulier. La commune adhère à un syndicat débrouillard qui concède ou accomplit en régie directe la collecte des ordures et même 1'acheminement à domicile de 1'eau courante pour le cas où la sécheresse tarirait momentanément le puits, frais en été. Livré par un commerçant avisé, le gaz de pétrole liquide emplit les grandes citernes blanches. Quelle sorte de bien-être supplémentaire des entreprises publiques monopolistes, dont 1'Etat comble en permanence les déficits, apportent-elles en ce petit paradis? Tout au plus peut-on souhaiter que se généralise 1'envoi en mission itinérante dans les mairies rurales de fonctionnaires polyvalents, un jour ici, le lendemain ailleurs, grâce auxquels les gens ne perdraient plus leur temps en ville pour des renseignements ou de menues démarches.

Section cinquième. Le dirigisme au secours des consommateurs.

L'Etat régalien commet légitimement fonctionnaires contrôleurs et magistrats répressifs au soin de protéger les consommateurs que menacent des négligences attentatoires à leur santé et des attitudes carrément malhonnêtes, fraudes, tromperies sur la qualité, escroqueries et caetera. Il réglemente dans le même esprit les professions artisanales et libérales, en interdit l'exercice aux gens qui ne possèdent point les certificats d'aptitude et brevets idoines, organise des ordres et autres instances corporatives qu'il charge de l'enseignement et de la discipline internes.

Procède par contre d'une logique franchement dirigiste 1'intervention directe de l'Etat sur les prix de détail, soit qu'il les bloque tous pour empêcher leur envol, soit qu'il fixe certains en valeur absolue, soit qu'il édicte les pourcentages de hausse annuelle. L'abandon de ces errements date de plusieurs décennies dans les pays démocratiques où la liberté concurrentielle des prix vaut critère majeur d'appartenance au système libéral mondialement dominant. En outre, en période récessionniste, l'Etat privilégie la lutte contre le chômage et délaisse celle contre la vie chère, car chacune contrarie l'autre.

Exceptionnellement, l’Etat croit parfois légitime et efficace de régenter certains prix auxquels il attache une importance particulière. J'en connais à vrai dire peu d'exemples probants. Lorsque 1'Etat, par le truchement de 1'assureur monopoliste public contre la maladie, fixe les tarifs des professionnels de la santé, il cherche, non à protéger leurs clients, mais à réduire les dépenses budgétaires au risque d'une multiplication compensatoire, par les professionnels, des actes tarifés.

Section sixième. Le dirigisme en faveur des salariés.

Sous-section première. Critique générale du dirigisme en faveur des salariés.

En régime libéral, les unions d'agents économiques individuels possèdent pleine capacité juridique pour promouvoir les intérêts catégoriels de leurs membres. Le bon sens suggère donc qu'on laisse aux partenaires sociaux, représentés par leurs syndicats ouvriers et patronaux, l'initiative des pourparlers pour définir la teneur des contrats banals de travail salarié. Cette teneur reflète dès lors le rapport momentané des forces, favorable aux salariés en période de plein emploi, aux patrons en période de chômage, et permet la prise en compte des différences entre branches d'activité et, au sein de chacune, entre firmes. Car rien ne vaut un accord d'entreprise: négocié par des gens que rapprochent, au delà de leur âpre chicane, la connaissance des résultats chiffrés de la gestion et le souci de sauvegarder leur gagne-pain, il colle aux vraies convenances de chacun.

L'Etat néanmoins intervient parfois en faveur des salariés, présumés faibles malgré leur syndicalisme. Il édicte à cette fin des règles normatives et y astreint les entreprises du secteur privé et celles du secteur public dont le personnel ne bénéficie pas d'un statut particulier. Cette activité purement réglementaire ne crée à 1'Etat aucune autre charge budgétaire que celle de rémunérer les fonctionnaires contrôleurs. Il n’existe donc aucun frein à ce qu’il en abuse pour convenances électoralistes.

Au fil des réformes, la législation dite du travail finit donc par s'agglomérer en un code dont le désordre touffu oblige les entreprises et les syndicats patronaux à entretenir à grands frais, qui majorent les coûts de revient, des juristes spéciaux. La nécessaire généralité de ce code empêche néanmoins qu'on l'ajuste aisément aux situations singulières. Par ailleurs et surtout le dirigisme normatif, outre qu'il sanctionne la carence organisationnelle des syndicalistes des deux bords ou, pire encore, leur refus du dialogue, manque d'ordinaire son objet, car en de nombreux cas les protections finissent par nuire aux protégés. On dit que le marché se venge. Je vais examiner dans la sous-section suivante les principaux effets pervers du dirigisme en faveur des salariés.

Sous-section deuxième. Principaux effets pervers du dirigisme en faveur des salariés.

L'échelle mobile des salaires et des prix, à force d'alimenter l'inflation, tomba vite en désuétude. Quant à l’assez fréquente instauration d'un salaire minimal unique, elle empêche les rééquilibrages grâce auxquels une crise conjoncturelle prend fin. En effet, le maintien aux travailleurs pourvus d’un emploi de leurs salaires immuables, alors que des sacrifices temporaires aideraient les entreprises à subir sans dommage le reflux des commandes et la baisse des prix, éloigne la chance pour les chômeurs de sortir du chômage et accroît, pour les salariés qui se croient indemnes, le risque d'y tomber.

La fixation d’une durée maximale hebdomadaire ou mensuelle du travail interdit que l'entreprise adapte au mieux son activité au rythme des commandes. Si la majorité de la population tient particulièrement, ce qui n’est pas établi, à ce que l’Etat empêche les salariés de s’épuiser à la tâche pour gagner davantage ou, au pire, pour éviter leur licenciement individuel, la solution la meilleure consiste en une fixation de la durée maximale quotidienne et annuelle du travail, car cette périodicité permet une organisation flexible et profitable de l’activité de l’entreprise et un aménagement conforme aux convenances des salariés de leurs périodes de repos consécutif.

Le freinage des licenciements introduit une rigidité plus néfaste encore, car le patron qui sait ne pouvoir licencier, lorsque les clients se raréfient, sans l'accord d'un fonctionnaire vétilleux restreint son embauche pour durée indéterminée au strict effectif nécessité par l'activité la plus basse et recourt en cas de presse aux agences de travail temporaire. Paradoxalement, l'obstacle mis à des licenciements partiels précipite parfois certaines entreprises dans la déconfiture et alors elles congédient leurs salariés jusqu'au dernier. La seule solution efficace est donc celle de la liberté du contrat de travail. Chaque entreprise, selon ses besoins immédiats, tantôt licencie une partie de son personnel ou négocie la réduction simultanée de la durée du travail et de la paye, tantôt embauche du monde ou rémunère des heures supplémentaires de travail. Les ouvriers finissent par s'habituer à leur mobilité d'une entreprise à l'autre.

Témoignent enfin d'une courte vue les faveurs consenties aux salariés grévistes et notamment la législation et la jurisprudence selon lesquelles la grève suspend seulement sans le rompre le contrat de travail alors qu'en sens inverse la fermeture de 1'établissement avec mise à pied générale pour réplique à la grève rend le patron fautif. Par ailleurs la tolérance à l'égard des piquets de grève bafoue la liberté du travail. Par ailleurs encore il arrive que ces conflits causent aux clients des entreprises affectées, soudain privés de leurs fournitures urgentes, un dommage abusif. Dans certains pays désormais les tribunaux condamnent les antagonistes sociaux à indemniser les tiers injustement lésés.

Section septième. Le dirigisme souteneur des cours agricoles.

Sous-section première. Les aléas de la profession agricole.

L'agriculteur, lorsqu'il prend le risque calculé de consacrer ses efforts à telle plante ou à tel animal, puis lorsqu'il réalise un bénéfice ou une perte selon le rapport de ses recettes à ses frais, ne diffère en rien de n'importe quel entrepreneur. On imagine donc mal à première vue que 1'Etat, lui laissant l'avantage de ses succès, l'exonère de ses mécomptes.

Les vrais problèmes certes ne manquent pas. Attachés à leur mode de vie, les agriculteurs modestes, encore nombreux, souhaitent travailler en famille, sans salariés, mais aussi alléger leur pénible besogne par l'emploi du matériel lourd adéquat, dont la location coûte cher. Leur individualisme éloigne d'eux l'idée de se grouper en coopératives locales propriétaires de machines: ils rechignent à parlementer lorsque les caprices du temps rendent les travaux urgents dans plusieurs communes à la fois. Chacun pour soi préfère donc acheter à crédit ses machines. Ainsi pèsent sur lui de lourdes charges fixes d'amortissement des emprunts, mais ses recettes, suffisantes sur longue période, varient annuellement au hasard d'accidents climatiques imprévisibles dont certains détruisent la récolte alors que d'autres créent la pléthore et l’effondrement des cours.

Les paysans se groupent certes parfois en coopératives de stockage qui emmagasinent en période de surabondance les produits bruts ou peu transformés et les conservent jusqu’à ce qu'en surgisse la pénurie, mais ces coopératives souffrent souvent d'une étroitesse de leur trésorerie qui les empêche de verser des avances sur stocks significatives à leurs adhérents assaillis par la gêne.

Sous-section deuxième. Motifs et méthodes du dirigisme palliatif.

Les dirigistes agricoles ambitionnent donc de pallier ces carences et se vantent aussi, mais sans arguments sérieux, d'assurer 1'auto-suffisance alimentaire du pays. Celle-ci, vitale certes en des cas rarissimes si 1'ennemi réussit un blocus, ne présente par contre aucune utilité lorsque le négoce mondial demeure libre. La pugnacité revendicative paysanne vaut donc raison essentielle du dirigisme. Les petits paysans constituent, mieux qu’une profession, un groupe culturel homogène et disposent pour leurs assauts de l'immense espace rural.

La mise en oeuvre de ce dirigisme incombe, selon des modalités analogues, soit à 1'Etat, soit à la confédération où il s'insère aux fins de politique agricole commune.

L'un ou 1'autre utilise d'abord le protectionnisme douanier, puis y renonce en raison non seulement des accords internationaux de libre-échange, mais aussi de la résistance opposée par les pays confédérés que leur exceptionnelle densité urbaine rend structurellement déficitaires en produits agricoles. Dans ces pays, les industriels transformateurs s'approvisionnent aux cours les plus bas sur le marché mondial et n’entendent pas y renoncer, pas plus que la population n’entend renoncer à payer moins cher ce qu’elle mange..

Prévalent donc désormais les tentatives d'adapter l’offre intérieure à la demande mondiale. Le dirigiste étatique ou confédéral stocke les excédents s'il prévoit une surabondance brève. Ses moyens budgétaires lui permettent de payer aux paysans un prix qui les satisfait presque. Si la pléthore tarde à se résorber, le dirigiste, pour éviter que la mangeaille s'abîme dans des entrepôts trop pleins, en expédie gratis ou à prix cassés vers les pays pauvres. Si la perspective se dessine d'une surabondance durable, il s'applique à restreindre 1'offre locale en versant aux paysans des primes très incitatives, proportionnelles à l'effort qu'ils accomplissent pour diminuer leurs capacités de production.

Sous-section troisième. Inconvénients de ce dirigisme.

Ce système lèse les citadins. Contribuables, ils paient le coût budgétaire de mesures qui majorent le prix de la nourriture qu’ils achètent. Par ailleurs, le soutien des cours, exclusif d'aide personnalisée aux cultivateurs dans le besoin, profite surtout aux maîtres des vastes domaines, gros producteurs, mais freine peu 1'exode dit rural vers les banlieues urbaines et leurs emplois précaires et, au mieux, endort dans une fallacieuse quiétude ses bénéficiaires qui, laissés à leur seule sagesse terrienne ancestrale, finiraient bien par s'unir. Leurs coopératives acquéraient ainsi de la solidité et prendraient pied dans le grand négoce et 1'industrie agro-alimentaire.

Le dernier mais non le moindre inconvénient du dirigisme réside dans la faillibilité du dirigeur. Même assisté d'ingénieurs agronomes, statisticiens et autres bureaucrates, il lui arrive de se tromper en ses pronostics. Les aléas climatiques le surprennent. Or il faut parfois de longues années pour inverser une tendance, par exemple après arrachage hâtif d'arbres fruitiers ou de vignes. Dans la plupart des cas, on restreint plus aisément une récolte qu'on ne 1'augmente. Cette donnée de gros bon sens frappe d'inanité la théorie selon laquelle il suffirait de prendre les mesures inverses, et notamment d'accroître les quotas de production en deçà desquels les paysans touchent des primes, pour atténuer dans 1'intérêt des citadins les hausses conjoncturelles excessives des cours. Le déstockage permanent vers les pays pauvres diminue en outre d'autant la latitude de procéder à des déstockages massif anti-haussiers.

Section huitième. Le dirigisme de méfiance envers le grand commerce de détail.

Sous-section première. Les atouts du petit commerce de détail.

Plaçant dans sa ligne de mire les sociétés exploitant des magasins multiples de très grande surface, 1'Etat affirme protéger les petits commerçants de détail contre une concurrence estimée déloyale. Il s’agit là d’un mauvais prétexte. Les grands distributeurs, grâce au gigantisme de leurs achats, arrachent certes à leurs fournisseurs de substantiels rabais, mais les petits commerçants détaillants s’ils se groupaient en coopératives catégorielles en obtiendraient d'analogues. L'individualisme coûte cher.

Il ne dessert pourtant pas de façon rédhibitoire les commerçants qui rendent dans les villages et les quartiers urbains, à la faveur de la proximité, des services marchands véritables. Il existe des cas dans lesquels les clients ne s'attardent point sur la différence de prix. Manquent à tel client les moyens ou l'envie de voyager vers les faubourgs agrestes où s'étalent les magasins de grande surface. Tel autre s'y rend pour emplettes groupées, mais vient d'oublier sur sa liste un article minime. Tel autre apprécie qu'un vendeur le conseille et bavarde. Tel autre désire ne choisir qu'entre des marchandises de haut renom. Les boutiquiers ainsi rescapés du combat concurrentiel acquièrent donc un petit monopole territorial et la latitude d'une bonne marge bénéficiaire. Ils voient d'un mauvais oeil que l'Etat aide leurs médiocres et inutiles rivaux.

Sous-section deuxième. Méthodes et limites du dirigisme de méfiance envers le grand commerce de détail.

La corporation des boutiquiers possède malheureusement un poids électoral, car on exerce ce métier, contrairement à celui d'artisan ou de professionnel libéral, sans diplôme d'aptitude particulier.

L’Etat lorsqu’il intervient limite sévèrement, sous couleur de protection sociale, les heures d’ouverture quotidienne et hebdomadaire des magasins de grande surface et non point celles des petites boutiques. Il limite aussi la faculté pour les grands distributeurs d'installer ou d'agrandir leurs succursales au delà d'une superficie chiffrée en centaines de mètres carrés. Il subordonne plus précisément chaque opération de ce genre à l'accord d'un collège où voisinent élus locaux et fonctionnaires. Les combinards et prévaricateurs s'en donnent à coeur joie. En outre la concentration des grands distributeurs s’intensifie, car ces derniers, privés de s’agrandir en superficie, s’agrandissent en achetant systématiquement les fonds de commerce existants dès qu’ils sont mis en vente.

Un second procédé consiste en prohibition légale des ventes à perte. Comme nul marchand n'envisage de saborder son entreprise en vendant à perte tous ses articles à la fois, cette mise hors la loi vise essentiellement la pratique dite des prix d'appel: le marchand vend à perte certains articles et espère que les badauds alléchés feront chez lui le reste de leurs emplettes et achèteront des articles sur lesquels il majore fortement sa marge bénéficiaire. Je ne vois rien d'immoral en cette astuce. Nul ne trouve à redire lorsque le marchand dépense en publicité dans des journaux une somme identique à celle de ses rabais sur les articles de promotion. Par ailleurs les chalands, que rien n'oblige à acheter cher, prennent parfois les marchands à leur jeu et, faisant la tournée des magasins de grande surface souvent voisins les uns des autres, ne s'y ravitaillent qu'aux prix cassés.

En définitive, les entraves à la liberté d'installation commerciale et de fixation des prix empêchent la baisse de ceux-ci au détriment des pauvres gens.

Section neuvième. Le dirigisme de crise en faveur des gros employeurs.

Figure au premier rang, parmi les motifs des aides sectorielles, la hantise du chômage en période récessionniste, mais il suffit de recenser sommairement les moyens étatiques pour se persuader de ce que ce dirigisme avantage d'abord et directement les entreprises privées aidées, puis par ricochet seulement les chômeurs et les salariés menacés de chômage.

Sous-section première. La méthode des subventions directes.

L'Etat jadis subventionnait par de simples dons d'argent les grandes firmes fournisseuses d'emplois dans de vastes contrées lorsqu'elles promettaient de maintenir intact leur effectif salarié malgré le reflux des commandes. Ces subsides, bénéficiant souvent à des entreprises chroniquement déficitaires par suite de la caducité de leurs produits ou d'une autre incurie directoriale, infligeaient dès lors à leurs rivales saines une concurrence abusive qui décourageait effort et astuce, moteurs du progrès. Mais surtout, hors même ce scandale, l'éparpillement des efforts nuisait à leur efficacité lorsque le marasme affectait trop d’agents économiques. L'Etat menait en effet de front une action anti-conjoncturelle globale et des actions sectorielles, coup par coup, à la rescousse des industries de main d'oeuvre les plus menacées.

Les pactes internationaux de bonne conduite libérale et notamment le pacte européen interdisent désormais cette méthode simpliste. L'Etat tourne donc parfois la difficulté en versant une prime aux acheteurs des articles fabriqués par les firmes du secteur aidé, celui par exemple des constructeurs de voitures automobiles, mais les usages de réciprocité l'obligent à verser les mêmes primes aux acheteurs d'articles produits par des firmes étrangères. L'on mesure mieux dès lors 1'inanité de cette aide.

Sous-section deuxième. La méthode des allégements d’impôts et de charges sociales.

J'en viens donc à la dernière mode, sur laquelle les partenaires commerciaux du dehors ferment encore les yeux. L'Etat accorde dispenses ou allégements d'impôts ou de charges sociales aux entreprises embaucheuses de n’importe quels chômeurs ou de chômeurs jeunes ou de vieux chômeurs ou encore de chômeurs depuis longtemps désoeuvrés. Il exige parfois en échange que 1'entreprise négocie avec les syndicats ouvriers une baisse de la durée hebdomadaire du travail.

En équité ces mesures posent déjà problème, car l’Etat diminue rarement ses dépenses budgétaires en période de crise récessionniste et donc compense par des impôts supplémentaires, infligés aux particuliers et entreprises encore prospères, son manque à gagner fiscal et les débours que lui occasionne le remboursement des cotisations éludées aux caisses publiques monopolistes d'assurance sociale. En outre, le salarié bénéficiaire indirect d’aides indifférenciées à son employeur se croit doté du droit viager de conserver son emploi habituel ou d’obtenir des subsides dans sa résidence favorite.

En définitive, ces hétérodoxies économiques gênent et retardent la reprise des affaires, subordonnée à l'élimination par les entreprises solides de leurs compétitrices bancales et à la mobilité vers les premières des chômeurs issus des secondes.

Section dixième. Le dirigisme revitaliseur des zones déprimées.

Un marasme endémique sévit en certaines zones urbaines, mais sans rapport avec les grands cycles conjoncturels. Les causes et les modes opératoires varient d'un site à l'autre.

Sous-section première. La méthode des délocalisations.

Par exemple l'Etat délocalise vers les zones urbaines déprimées, depuis la capitale, des établissements administratifs à personnel nombreux. Une première bizarrerie saute aux yeux. L'Etat oblige à ses frais des fonctionnaires à déménager pour éviter à des particuliers de déménager à leurs frais vers des villes où les affaires marchent bien. Cette méthode par surcroît crée des injustices et ne résout qu’une infime partie du problème. Le départ des fonctionnaires déplacés nuit aux commerçants, artisans et professionnels libéraux qui, dans la capitale, comptaient ces fonctionnaires au nombre de leurs clients. L'arrivée desdits fonctionnaires même en foule ne diminue qu'imperceptiblement, sauf dans les très petites villes, le chômage local et profite donc uniquement aux commerçants, aux artisans, aux professionnels libéraux et aux rares commis qu'ils embauchent pour satisfaire ces clients nouveaux.

Sous-section deuxième. La méthode des zones franches.

L'Etat se préoccupe depuis peu des banlieues dites sensibles d'où fuient les entreprises pour cause d'insécurité. Il croit y remédier en délimitant des zones franches: les employeurs de main d'oeuvre locale, s'ils accroissent leur personnel, bénéficient de tarifs de faveur et même d'exemptions pour leurs impôts et charges sociales.

Autant remplir un tonneau sans fond! Lorsqu'un faubourg pâtit d'un peuplement querelleur et rebelle aux disciplines de 1'ère industrielle, lorsque les jeunes gens qui brûlent les voitures et pillent les boutiques ricanent lorsqu’on leur propose de troquer leur passe-temps nocturne contre 1'emploi de quelques-uns d'entre eux à des besognes subalternes, aucune urgence n'incombe à 1'Etat que policière pour restaurer l'ordre républicain sans quoi les firmes sérieuses fuiront 1'aventure. Leurs ingénieurs et hauts gestionnaires refuseraient de subir de quotidiennes avanies. Ces firmes en outre risqueraient de perdre un capital investi très supérieur aux impôts et charges éludables.

Le danger menace par contre de ce que l'aubaine attire des bandes mafieuses aptes à imposer par des méthodes expéditives le calme dans la rue. Prospèrent alors sur le site les patrons qui payent tribut, puis les rançonneurs installent leurs propres ateliers. L'Etat subventionne en fin de compte des truands grâce à l'argent des contribuables honnêtes.

Le prévisible échec de cette billevesée évitera bien des déboires.

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