TITRE TROISIEME.

LE SYSTEME D'ECONOMIE PLANIFIEE
 
 

CHAPITRE PREMIER. FONDEMENTS DOCTRINAUX.

Bien que le système d'économie planifiée, ou socialisme administratif d'Etat, appartienne au passé depuis le début de l'ultime décennie du vingtième siècle, tout au moins dans les grands pays industriels modernes, je ne me dispenserai point d'en faire l'étude, tant il marqua de son empreinte les trois quarts ou presque de ce siècle.

Section première. Le marxisme doctrinal.

Sous-section première. Les prémisses théoriques.

Alors que les réalités marchandes spontanées précédèrent la théorisation libérale, 1'économie planifiée moderne s'enracine dans une doctrine antérieure à sa mise en oeuvre. Il en existait certes des modèles antiques et lointains où le souverain divinisé, maître du sol et des êtres vivants, présidait aux récoltes et à des travaux gigantesques, mais les penseurs marxistes ne s'y référaient point. Leur vision globalisante reposait sur un postulat aux termes duquel les techniques déterminent les structures économiques qui déterminent à leur tour les superstructures politiques et enfin culturelles.

Une tare affectait ces séduisantes prémisses: les techniques, terme premier, dépendent à 1'évidence de 1'environnement culturel, terme dernier, si bien que la formule se mord la queue, si j'ose dire. Un exemple me suffira. A quoi bon professer que la technique de la machine à vapeur engendra la structure du capitalisme industriel d'où naquirent la superstructure politique de la démocratie parlementaire et celle culturelle du relativisme moral si l'on n'explique au préalable pourquoi le principe de la machine à vapeur accéda au rang des techniques, non point dans une tribu du fin fond de la forêt équatoriale, mais sous le regard des encyclopédistes européens du siècle des Lumières?

Sous-section deuxième. Les prédictions relatives à la mort du capitalisme.

A partir de ce postulat fragile, les penseurs marxistes exposaient tout aussi dogmatiquement que le capitalisme, étape vers un avenir radieux, portait en lui les facteurs techniques de sa propre mort: la concurrence aboutirait fatalement à la déconfiture des entreprises chétives, à la concentration des moyens productifs entre les mains de quelques monopoleurs parasites richissimes et à l'afflux des prolétaires exploités au sein de combinats énormes où s’opérerait la métamorphose de ce troupeau en une armée. En fait, la concurrence entre firmes privées ne cessa point et les seuls monopoles sur fond libéral émanèrent des Etats dirigistes. Le passage au socialisme administratif résulta quant à lui de l'assaut donné non point par les ouvriers indignés mais par des révolutionnaires professionnels militarisés.

Sous-section troisième. L’utopie soviétique.

Rien n'interdisait à ces vainqueurs d'expérimenter leur doctrine. Elle menait à une sorte de travaillisme autogestionnaire fédératif pyramidal où les usines transformées en coopératives ouvrières de production s'assembleraient pour leurs intérêts communs en coopératives plus vastes, régionales, corporatives, d'où émanerait enfin un Etat coopératif central. Le pouvoir appartiendrait à des comités, des soviets au sens exact du terme, les membres de chacun élisant ceux de l'instance immédiatement supérieure. Mais, par suite d'erreur prédictive ou de mensonge, je ne sais, l'économie soviétique ne fonctionna jamais ainsi.

Section deuxième. Le régime réel d'économie planifiée.

Peu soucieux de m'attarder sur un régime imaginaire, j'aborde donc l'étude du régime réel qui certes n'existe plus, mais j'utilise par commodité le temps présent. Sous ce régime, seule l'agriculture relève mais partiellement du modèle promis.

Sous-section première. Le régime général.

L'ordonnancement des activités économiques possède une cohérence certaine. Le procès radical du système d’économie libérale de marché, parfois nommé péjorativement capitalisme, implique en effet qu’il ne vaille pas une réforme et donc l'efficacité ordonne qu'on supprime, sinon le marché, au moins l'essentiel de ses éléments porteurs, en premier lieu par la mise hors la loi de la propriété privée (réduite à celle marginale des meubles meublants, vêtements et objets d'usage domestique) et donc de l'entreprise individuelle, hormis marginalement au profit des petits paysans sur le produit de leurs jardinets.

La régulation des offres et des demandes de biens et services résulte dès lors, non plus à tâtons de leur spontanéité multiple et finalement convergente, mais du vouloir souverain de quelques hauts gestionnaires prévisionnistes réunis en directoire central d'un Etat détenteur de la quasi-totalité des moyens de production, de transport et de commerce. Ces personnages rédigent un plan, habituellement pour plusieurs années. Ils y régentent les apprentissages scolaires, répartissent les travailleurs par sites et métiers, déterminent leurs salaires, la durée quotidienne, hebdomadaire et annuelle de leur labeur et de leur repos, le règlement intérieur des unités de travail, l'âge des retraites, les pensions. Ils cataloguent les besoins supputés des gens, rationnent l'assouvissement des désirs qu'ils jugent accessoires, fixent les quantités, qualités et prix des biens et services produits et offerts. Ils s'occupent même au jour le jour des déboires imprévus et des palliatifs nécessaires.

Sous-section deuxième. L’exception agricole.

L'agriculture fonctionne sous un statut spécial, octroyé au début par crainte conjoncturelle de la disette, mais en définitive étroitement inséré dans le système général. La terre appartient à 1'Etat, mais celui-ci borne sa gestion directe aux anciens domaines seigneuriaux. Les paysans modestes quant à eux s'associent par obéissance à la loi en des fermes coopératives dites kolkhozes auxquelles 1'Etat baille en location les parcelles regroupées des participants. Ces derniers, en assemblée, organisent le travail de chacun et affectent les recettes collectives. Néanmoins chaque ferme doit fournir à l'Etat, seul client, les produits agricoles que le plan détaillé impose, pour un prix lui aussi imposé. Par faveur, chaque coopérateur dispose librement, au besoin pour les vendre en ville à l’étalage, des légumes, oeufs et volailles de son jardinet individuel. Les prix varient ici, comme sur un marché libéral classique, selon les offres et les demandes.

CHAPITRE DEUXIEME. FAIBLESSES REDHIBITOIRES DU SOCIALISME D'ETAT.

Mâtiné parfois d'un brin de contrôle étatique, le libéralisme classique dure depuis deux siècles. Les observateurs fascinés s'interrogent donc sur les raisons qui présidèrent à la croyance en une longévité miraculeuse du socialisme d'Etat, puis à sa rapide sénescence.

Section première. La tare fondamentale du centralisme.

Sous-section première. La confusion des genres, facteur de tyrannie.

Un phénomène attire d'emblée mon attention. Rarement vit-on de nos jours imbrication plus étroite qu'en ces pays de l'économie, de la politique et de la culture surtout morale, c'est-à-dire de la structure et des superstructures dont parlaient les théoriciens marxistes initiaux. Cette confusion des genres n'affecte point le libéralisme qui, fonctionnant autonome hors de la sphère politique, s'accommode de n'emporte quel gouvernement pourvu que celui-ci s’abstienne de réglementer les affaires d'argent. Par ailleurs le libéralisme ignore la morale et postule que tout besoin ou désir appelle une offre marchande apte à le satisfaire.

La confusion des genres prédispose au contraire le système de plan au totalitarisme. Conditionnent en effet la réussite du projet non seulement la science, la sagesse et le civisme vertueux des membres du directoire central, mais aussi le dévouement des simples gens au bien commun, sans quoi ils bâcleraient leur tâche et gaspilleraient les ressources. Ultime avatar de l'Etat, le directoire central en arrive donc à régenter certes d'abord 1'économie, où culmine sa raison d'être, mais encore de fil en aiguille les choses de la vie ordinaire et par exemple les beaux-arts et les amusements populaires grâce auxquels les individus cessent de s'obnubiler sur leurs minables égoïstes soucis. Les membres de ce directoire, anges gardiens présumés infaillibles qui décident de tout dans le détail et exigent qu'on exécute leurs ordres aussitôt et avec minutie peuvent donc malaisément tolérer et en fait ne tolèrent pas que fonctionnent d'autres instances de décision ou même de critique et par exemple des assemblées soviétiques issues d'élections loyales et des coalitions catégorielles autonomes du genre des syndicats d'ouvriers et des associations consuméristes.

Sous-section deuxième. Comparaison avec l’oligarchie capitaliste.

L'oligarchie ne caractérise certes pas la seule économie de plan. Elle prévaut aussi en économie de marché où l'individualisme craintif des petits porteurs d'actions aboutit à ce que parfois des clans de riches héritiers dirigent à leur gré, en y déléguant un de leurs membres ou à défaut un haut professionnel salarié, des entreprises multinationales à forme sociétaire dont ils détiennent moins de la moitié du capital. Lorsque, dans certains pays pauvres, ces entreprises accaparent la quasi-totalité des activités lourdes, les clans capitalistes supplantent les Etats.

Mais leur pouvoir ne s'exerce pas sans limites. Et tout d'abord, même minoritaires en capital, les gens des dynasties patronales risquent dans leurs affaires des sommes énormes sur leur patrimoine personnel. S'ils manquent par maladresse à ce qu'elles fructifient en bénéfices, ils s'exposent en premier lieu à la coalition furieuse des investisseurs institutionnels gérants de l'épargne d'autrui et notamment des dirigeants des caisses de retraite et des compagnies d’assurance sur la vie, grosses détentrices de parts sociales aux fins, non de contrôle directorial, mais de placement fructueux. Ces dirigeants rameutent derrière eux les petits actionnaires. Puis la dépréciation des actions incite les clans rivaux à lancer vers les porteurs mécontents des offres publiques d'achat (OPA) de leurs titres pour un prix supérieur au cours de bourse et ainsi acquièrent-ils des droits de vote au moyen desquels ils évincent les mauvais patrons des entreprises structurellement saines.

En économie de marché, les oligarchies les mieux assises prospèrent donc sous le signe d'une stimulante précarité.

Section deuxième. Modalités internes propres au directoire central.

Sous-section première. Constitution d’un corps de hauts assistants.

En régime de plan, les chefs naguère clandestins du parti révolutionnaire victorieux composent naturellement le premier directoire central. Leurs talents de stratèges guerriers les prédisposent certes aux vastes analyses, mais vite l'irritante complexité des problèmes les oblige à entretenir un plantureux état-major où voisinent d'une part des experts prévisionnistes statisticiens, les uns en chaussures, les autres en machines-outils, les autres en haricots, et caetera, qu'on consulte en leur enjoignant de bien répondre, d'autre part de grands commis exécuteurs des oeuvres, chacun tenu, dans sa stricte spécialité, à obéissance et reddition de comptes: ministres, maréchaux d'armée et de police, diplomates auprès des pays riches, préfets des métropoles et des vastes espaces, gérants de combinats industriels, que sais-je encore?

Sous-section deuxième. Règles de discipline au sein du directoire central.

Le moment arrive quand même où il faut, entre deux solutions possibles, en choisir une. La règle veut qu'au sein du directoire central, une fois les avis franchement exprimés, les minoritaires participent avec zèle au succès des décrets, quitte à tenter plus tard leur chance si le débat reprend. Les théoriciens du régime parlent emphatiquement à ce propos de centralisme démocratique.

Mais cette discipline s'avère vite insuffisante, car les minoritaires habituels finissent par s'organiser autour d'un programme en une opposition stable, certes respectueuse des usages, mais créatrice de débats oiseux et de querelles alors que le temps presse et que dehors les ennemis épient. Les désaccords internes trouvent donc leur issue dans 1'exclusion des critiqueurs dès que pèse sur eux le soupçon de manigances fractionnistes. Dans les débuts, à 1'époque des peurs obsidionales, les exclus subissent en outre leur mise à mort pour trahison. Puis, au fil des générations, les moeurs s'adoucissent, les terreurs reculent, si bien que les exclus obtiennent grâce de la vie mais sous promesse de modestie totale et même leurs noms disparaissent. Les politologues libéraux nomment purges ces remises en ordre.

Sous-section troisième. La cooptation, facteur d’institution d’une élite héréditaire.

La nécessité s'impose donc à intervalles proches de remplacer d'une part les exclus, d'autre part les rescapés qu'affectent la sénilité, une maladie invalidante, la mort par accident. Dès ces vacances, les membres restants du directoire cooptent les nouveaux et les soumettent ensuite pour la forme au vote unanime de figurants préposés au spectacle démocratique: j'en parlerai plus loin.

Nul n'imaginerait pourtant que la cooptation à ce niveau procède d'un choix entre dix mille ou même mille candidats. L'élémentaire commodité exige que dans le vivier, si j'ose dire, nagent en petit nombre des sachants présélectionnés, une élite en somme qui naturellement englobe d'une part les experts de l'état-major, d'autre part les acteurs principaux de la figuration démocratique, présidents des assemblées soviétiques, dignitaires syndicaux, car cette comédie requiert un vrai talent. Peu à peu, nonobstant les astuces de vocabulaire, une nouvelle classe sociale s'institutionnalise en colonisant le parti révolutionnaire des origines auquel, sous le nom de bureau politique, le directoire central sert d'instance suprême.

Mais la nature humaine ne perd jamais ses droits. Comme partout ailleurs les bons parents se préoccupent de 1'avenir de leur progéniture, si bien que le mode héréditaire finir par régir 1'appartenance à 1'élite. Des pédagogues triés sur le volet prennent en mains dès le plus jeune âge les enfants nés au sein de la caste et leur inculquent les connaissances nécessaires à leur futur état de sages, d'experts prévisionnistes et de hauts gestionnaires. Devenus grands, ces enfants participeront presque seuls à la course vers le directoire central au sein des équipes qui 1'entourent. Demeure en effet rarissime la promotion de plébéiens sur le constat de leur exceptionnel mérite.

Il arrive certes parfois qu'une aristocratie rende les services dont elle se targue. En 1'occurrence, le phénomène ci-avant décrit accéléra en trois générations la relève des aventuriers hirsutes par des diplômés suaves et d'excellent niveau.

Section troisième. La condition des simples gens.

Sous-section première. Fatalité et inconvénients de la solitude individuelle.

La solitude individuelle caractérise la condition des simples gens, car la caste interdit qu'ils se coalisent hors de son contrôle. Existent certes des assemblées territoriales élues au suffrage universel direct ou indirect, des soviets en somme conformes aux promesses, et par ailleurs des syndicats de salariés, mais, dans la pratique de figuration démocratique, un système de listes uniques patronnées par le directoire central permet de dépêcher en ces assemblées et conseils d'administration syndicaux des mercenaires fidèles. Quant à la grève, assimilée par fiction juridique au sabotage du patrimoine commun, elle expose ceux qui y recourent à de rudes châtiments.

Cette même fiction aboutit à ce que disparaît le groupe des entrepreneurs privés, fussent-ils simples artisans ou coopérateurs, sauf en agriculture. Leur activité, s'ils s'y risquent, équivaut pénalement à un vol gravissime d'éléments du patrimoine commun. Or, en économie de marché, la concurrence oblige ces entrepreneurs, industriels, transporteurs, marchands, banquiers, assureurs et autres, à l'effort et à la débrouillardise. Leurs salariés apprennent vite la vraie règle du jeu: ils perdent leur emploi si 1'entreprise tombe en déconfiture alors qu’au contraire leur menace revendicative gagne en vigueur si l'entreprise engrange les commandes. Cet apport commun au succès, par souci peut-être mesquin de gagner davantage d'argent, favorise le progrès dans les techniques, les tours de main, les méthodes de gestion et fait défaut cruellement lorsque règne le socialisme d'Etat.

Sous-section deuxième. Les incitations productivistes supplétives.

S'impose donc, dans un univers de travail totalement fonctionnarisé, 1'urgence d'incitations supplétives. L'égoïsme ordinaire limite la portée des homélies civiques. Il faut, sans rien diminuer de cette propagande, alterner carotte et bâton, récompense et châtiment. Les ouvriers de choc, les stakhanovistes, qui battent des records en vitesse et qualité, bénéficient d’un salaire aux pièces décent, d’un logis pourvu d'un inhabituel confort, lavabo familial par exemple en sus de celui de l'immeuble, de vacances balnéaires, de médailles d'honneur. Les fainéants invétérés et les faiseurs d'embarras subissent la déportation vers des contrées malsaines à défricher et où l'on meurt beaucoup.

Un système aussi minutieusement inquisitorial ne fonctionnerait point sans le concours de surveillants habiles à discerner aptitudes, performances laborieuses, voire état d'esprit. S'insère de la sorte, un peu au dessus de la foule, mais très au dessous de l'aristocratie, une catégorie sociale médiane de gradés que motivent pareillement 1'espoir des récompenses et la crainte des châtiments. L'on accède non de naissance mais au mérite ou par faveur à ce groupe où les sociologues voient une bureaucratie bien qu'il englobe des contremaîtres, des inspecteurs, des clercs préposés au soin de feuilleter des rapports et de dessiner des graphiques et marginalement les figurants subalternes des assemblées soviétiques et des syndicats. L'accueil au sein du parti unique, avant-garde prolétarienne commise surtout à 1'encadrement du prolétariat, officialise d'ordinaire ce changement de statut, précaire puisque la disgrâce entraîne 1'exclusion.

Section quatrième. Causes et circonstances de la décrépitude du socialisme d'Etat.

Un tel système ne s'accommode que de la perfection. Or elle appartient à Dieu seul.

Sous-section première. La faillibilité du directoire central.

La griserie de puissance rend les premiers despotes capricieux et cruels. Entre eux s'ouvre une lutte à mort. Allez raison garder lors de débats austères avec au coeur l'angoisse de finir supplicié! Puis les humeurs avec le temps gagnent en politesse, mais les membres du directoire central, à les supposer cooptés avec intelligence et entourés d'un état-major de qualité, n'acquièrent point pour autant, encore que moins anxieux pour leur vie, le don d'infaillibilité. Mirobolants conjecturistes, ils se trompent assez souvent en leurs choix, car si les ordres erronés descendent assez bien vers les exécutants, 1'absence de démocratie représentative et de syndicalisme libre empêchent les saines remarques des travailleurs consommateurs de monter du bas jusqu'en haut. Nul ne se hasarde d'ailleurs à en faire de trop acerbes et chacun se tient coi, même les espions de quartier prompts seulement à se donner de 1'importance en dénonçant comme rebelle le moindre pétitionnaire.

Ignorant leurs bévues, vieux sages lovés sur eux-mêmes, les membres du directoire central persévèrent donc de plus belle en erreur. Les catastrophes les renseignent trop tard. Des paysans ne reçoivent pas leurs engrais, des manufacturiers leurs matières premières et les pièces détachées pour leurs machines en panne. Au mieux existe-t-il ici et là en permanence pénurie de bons et solides articles et pléthore de rossignols invendables. De courroux, les hauts dignitaires commettent davantage encore de petits chefs à la surveillance générale et spéciale.

Je compte paradoxalement pour peu les avantages non salariaux directs mais en nature que les membres du directoire central octroient à eux-mêmes et aux gens de leur proche entourage. Tous mènent certes gratis aux frais de l'Etat un train de vie somptueux. Mais ces largesses profitent en définitive à de rares personnes soucieuses de ne point accroître leur nombre et n'écornent pas trop le patrimoine national. Par ailleurs ces aristocrates résident en des lieux strictement réservés, de véritables forteresses. La foule ne les voit qu'alignés sur une tribune à 1'occasion des grandes fêtes et vêtus de manière à n‘exciter point la jalousie.

Sous-section deuxième. L’oppressivité des bas gradés et la démotivation des exécutants.

Il en va fort différemment de la piétaille du parti unique. Trop nombreux pour mériter mieux et ne produisant au surplus, même efficaces en leur contrôle, aucun bien ou service marchand, ces bas gradés reçoivent un salaire autorisant non point le luxe mais juste de vivre un peu moins mal. La médiocrité de leur état au demeurant précaire les porte à abuser de leurs prérogatives. Ils octroient à leurs ressortissants faveurs et menus passe-droit et notamment tolèrent absentéisme et laisser-aller moyennant pourboires et gracieusetés faussement bénévoles, cuissage, corvées ménagères, bricolage dominical. Ces nouveaux exploiteurs s'avèrent insatiables, car rien ne limite leurs mauvais penchants. Un patron capitaliste ne multiplierait point brimades et crapuleries sans que le sanctionnent des arrêts de travail épargnant ses concurrents ou le départ ailleurs de ses bons ouvriers. Ici, on ne se met pas plus en grève qu'on ne démissionne de son emploi.

Le mécontentement prend donc la forme sournoise du mauvais esprit. Les travailleurs de base, inégaux certes en aptitudes mais réticents à 1'admettre, échangent des regards soupçonneux. Les fainéants accusent les zélés de promouvoir des cadences infernales tandis que les balourds méprisent ou jalousent les pistonnés. Finalement chacun travaille au ralenti, sans soin, s'attachant à fournir juste ce qu'il faut de besogne pour échapper au tribut qu'exigerait le surveillant imploré de se taire.

Sous-section troisième. De la dégradation qualitative et quantitative de la production à l’autarcie de disette.

La production de biens et services utiles ne résiste pas à un tel concours de désordres. Quantitativement, qualitativement, elle s'effondre. Seuls échappent au marasme les fabriques d'armes de guerre perfectionnées et les métiers de la conquête spatiale, car les dirigeants de 1'Etat couvent une psychose obsidionale permanente et simultanément, propagandistes de leur système, aspirent au prestige mondial, mais ces coûteux exploits n'emplissent pas de viande les marmites dans les chaumières.

L'on ne peut compter, pour améliorer 1'ordinaire, sur le commerce extérieur. Aucun fournisseur étranger n'accepte qu'on le paye en monnaie socialiste, artificielle, inconvertible, sans gage réel. Volontiers certes il recevrait de l'or, mais l'Etat débiteur n'en produit point assez et donc importe des marchandises à seule concurrence de ses avoirs en devises étrangères universellement agréées. Il s'efforce d'en acquérir par 1'exportation, mais les clients étrangers potentiels rechignent à lui acheter des produits manufacturés chers, voitures automobiles, machines à laver, téléviseurs et caetera, car ils les savent médiocres. Par ailleurs souvent les pays à fort pouvoir d'achat entretiennent chez eux, par souci sécuritaire, une industrie de 1'armement. L'Etat socialiste exporte donc essentiellement des matières premières brutes aux cours mondiaux très fluctuants et en outre, quand des guerres tribales ici et là éclatent, du matériel militaire de réforme que se disputent des potentats douteux. La pénurie de devises fortes oblige finalement les Etats socialistes à instaurer entre eux une union douanière presque autarcique: 1'on y partage la misère à défaut de créer la richesse. Le rationnement, censé équilibrer offres et demandes, suscite des fraudes et notamment le marché noir, trafic de marchandises soustraites aux circuits officiels. Il accroît les inégalités

Sous-section quatrième. La désespérance terminale.

Je ne m'attarderai pas à décrire cette minable société. L'Etat, dont l'incurie prive les simples gens de liberté autant que de bien-être, leur assure par contre une prise en charge viagère: du travail puisque le chômage bien sûr n'existe pas, un salaire puis une pension de retraite suffisants pour que nul ne meure de faim ou de froid, des logements exigus comme des clapiers, des cantines où l'on mange mal, des magasins communautaires devant lesquels on fait la queue pour obtenir au compte-gouttes vêtements indéfroissables et chaussures qui prennent 1'eau. Manque surtout 1'espoir de sortir de cette vie triste, sinon par la mort.

Mais soudain le bruit court de ce que dans les pays capitalistes les ouvriers roulent carrosse personnel et boivent frais en été grâce à des réfrigérateurs. Redoutant des comparaisons, les hauts dignitaires socialistes interdisent à leurs ressortissants d'y aller voir et par précaution matérialisent les frontières avec ces inquiétants paradis par des fils de fer barbelés, voire des remparts où ils embusquent des gardiens armés jusqu'aux dents et féroces.

Sous-section cinquième. Circonstances de l’effondrement final.

Ce redoutable système s'effondra au début de la dernière décennie du siècle, non sous les coups d'envahisseurs étrangers ou de rebelles, mais sur lui-même spontanément.

Encore que fasse encore défaut le recul historique, un constat sommaire s'impose. Cet affaissement suivit de peu d'années l'offre de dialogue publique et discrétionnaire faite soudain à leurs humbles ressortissants par les membres du directoire central apparemment soucieux de pallier les tares économiques de la dictature sans renier la planification alors qu'ils venaient d'engager leur pays, rival du monde capitaliste, dans une ruineuse course aux armements perfectionnés. Ainsi sollicitaient-ils les critiques constructives et promettaient-ils de les publier dans les journaux, de satisfaire à celles pertinentes et de le dire haut. En outre des candidats libres, compétiteurs des officiels, brigueraient les suffrages lors des scrutins destinés à élire les membres des assemblées soviétiques qui accéderaient, en attendant mieux, à la plénitude de leur rôle consultatif. Il n'en fallut pas davantage pour que l'habituel laisser-aller se transforme en anarchie: personne n'obéissait plus.

Néanmoins, en l'absence d'insurrection populaire, une reprise en mains restait possible. Elle ne se produisit pas. Voyageurs dans le monde aux fins de coexistence pacifique hypocrite, maints aristocrates d'Etat chuchotaient entre eux que la restauration du libéralisme offrirait à leurs privilèges une assise plus solide et durable. La pagaille enhardit ces convertis plus égoïstes que doctrinaires, réunis en un clan. L'absence de démocratie facilite les révolutions de palais: celle-ci renversa le régime.

CHAPITRE TROISIEME. CONCLUSION PRUDEMMENT ORACULAIRE.

Section première. Les possibles chances du collectivisme.

Sous-section première. Les prédictions hâtives, optimistes ou pessimistes.

Le collectivisme conserve-t-il des chances? Certains commentateurs perdent leur temps à supputer celles évanouies de l'utopie originelle où l'on rêvait que se fédèrent jusqu'à la souveraineté des coopératives démocratiquement gérées par les élus de leurs seuls travailleurs. Mais jamais aucun socialisme autogestionnaire ne fonctionna de la sorte. Les vicissitudes du mouvement coopératif dans les pays d'économie libérale invalident d’ailleurs cette utopie. Les ouvriers repreneurs de leur firme obtiennent vite la patrimonialité de leurs parts sociales, rendues transmissibles par voie successorale ou entre vifs, puis, quand les affaires vont bien, embauchent des salariés ordinaires sans les inclure dans le pacte, si bien qu'en deux générations rien ne distingue plus structurellement ladite firme d'une banale société anonyme.

Par un autre jeu de l'esprit, l'on imagine un socialisme autoritaire d'Etat se transformant en prédateur international pour échapper à la déconfiture. Fort de sa soldatesque, il extorque tribut sous menace de guerre à ses voisins capitalistes prospères et vit en parasite à leurs dépens.

Sous-section deuxième. Les réalités immédiates.

Mais à quoi bon conjecturer? L'examen des situations actuelles révèle en effet entre elles de fortes différences. L'on se condamne donc à n'y rien comprendre si l'on néglige de scruter l'histoire des faits économiques et les mentalités.

Dans certains pays de tradition dirigiste démocratique et plus bizarrement dans d'autres naguère soumis au centralisme planificateur autoritaire, des partis politiques dits communistes prônent sans ambages l'instauration ou la restauration de ce centralisme et, bien que minoritaires, obtiennent sans contrainte un nombre significatif de suffrages. Une deuxième catégorie englobe des pays naguère soumis à ce centralisme, mais où les anciens partis uniques, rebaptisés sociaux-démocrates par leurs dignitaires restés en place, accèdent au pouvoir par les urnes en promettant un passage progressif du centralisme au dirigisme puis au libéralisme. Dans un immense pays d'Asie orientale enfin, le parti communiste hégémonique depuis un demi-siècle organise ce passage sans rien renier du totalitarisme.

Section deuxième. La possible évolution vers un capitaliste accapareur.

Sous-section première. Supériorité opérationnelle des aristocrates d’Etat.

En leurs fastes ultimes, les aristocrates d'Etat possèdent une bonne science des affaires, encore que livresque. Ils savent comment fonctionnent les firmes capitalistes et les divers marchés notamment monétaires et financiers. Ils maîtrisent les rouages subtils d'un omniprésent appareil administratif habile à manier les foules. Ils surpassent ainsi de loin les dissidents moraux issus des églises et confréries philanthropiques et jusqu'alors écartés des vrais débats. Mieux que ces derniers ils s'avèrent donc aptes à conduire le chambardement sans soubresauts et au besoin répriment les frénésies gauchistes.

Sous-section deuxième. Naissance d’une classe de grands patrons capitalistes.

Mais le meilleur talent politique reste vain s'il n'aboutit à ce que surgisse dans le pays une classe de grands patrons à défaut desquels 1'économie de marché n'existe pas. Or nul ne devient grand patron, maître chez lui, s'il ne dispose d'une fortune minimale qu'il risque dans l'espoir de l'accroître beaucoup. Il acquiert des machines coûteuses, agence des bâtiments, plus simplement parfois achète une entreprise entière faillie ou privatisée et tient prêt le fonds de roulement grâce auquel il paiera les salaires, le prix des matières premières, de 1'énergie motrice et les divers frais généraux en attendant les premières recettes. Mais cette classe de gens n’existe plus dans le pays. Depuis nombre de décennies les richards ont fui et tenté leur chance ailleurs dans l’univers capitaliste où ils ont souvent réussi. Echaudés, ils ne reviendront pas de sitôt. Les aristocrates d'Etat convertis au libéralisme aspirent à leur succéder, mais ils manquent d'argent. Ils vivaient somptueusement naguère, mais aux frais entiers de 1'Etat, et leurs comptes à numéros, ouverts alors dans des pays bourgeois où règnent le secret bancaire et la tolérance fiscale, renferment des cagnottes suffisantes pour qui souhaite une luxueuse oisiveté, insuffisantes pour qui désire devenir grand capitaine d'industrie.

Or l'expérience enseigne qu'une immoralité certaine préside à l'accumulation initiale du capital privé nécessaire à des investissements lourds. Les aventuriers dégourdis y parviennent, à la faveur d'un ordre politique inégalitaire et répressif, en utilisant des installations sommaires pour réaliser des superprofits au détriment des simples gens pressurés à la fois comme consommateurs et comme salariés et fermement dissuadés en leurs velléités protestataires. L'on connaît le modèle fasciste et la formule à son propos de Guéorgui Dimitrov qui y voyait "la dictature terroriste du capital financier". L'Etat exerçait en fait cette dictature au bénéfice des grands manufacturiers davantage que des spéculateurs. L'on connaît moins le modèle mafieux malgré son antériorité. Il assura, tout au début du moyen âge, la relève du centralisme impérial par la féodalité. Il prospère de nos jours, au besoin sur fond de démocratie formelle, quand l'Etat se disloque. J'ignore lequel de ces deux modèles prévaudra dans les pays rescapés du collectivisme administratif. A terme, les nouveaux exploiteurs, d'abord aussi féroces que ceux du 19ème siècle, se changeront en hommes d'affaires guindés et moralisateurs, soucieux du bonheur populaire et créateurs d'emplois.

Section troisième. La possible évolution vers un collectivisme initialement démocratique.

En sens contraire et simultanément le danger se dessine d'une instauration ou restauration démocratique du socialisme d'Etat. Un tel régime n'engendre pas de moindres nuisances économiques parce qu'il procède non point d'une révolte armée minoritaire et radicale mais de l'accord majoritaire des électeurs. Une fois dissipées les apparences, les choses se déroulent de la même manière, car l'on domestique beaucoup moins aisément les comportements humains que les forces de la nature. L'Etat d'abord incite, puis contraint.

Or nombre de gens nourrissent des ambitions minimes et attacheraient un grand prix à ce que 1'Etat en sa tutélaire puissance leur assure à titre viager une existence frugale mais sans risques, les prenne en charge comme fonctionnaires moyennant un petit travail tranquille qui les occuperait durant trente heures par semaine et dix mois par an jusqu'à leur cinquantième anniversaire. Et parfois des chefs d'entreprise succombent à cette tentation. Le marché libre les effraye. Ils ne craignent rien tant que la concurrence et le tracas de se mesurer à autrui, courent après les subventions et se rêvent fournisseurs aux armées, sous-traitants de travaux publics, assurés de commandes faciles à condition de payer pourboire. Fabriquent-ils un article dont soudain leur clientèle se détourne? Ils exigent, sous prétexte de sauvegarder 1'emploi, que la nation entière se cotise et leur donne des sous.

L'espérance collectiviste habite donc beaucoup de gens qui renoncent à lutter, cherchent asile au sein de la foule et s'y fondent. Des tribuns sollicitent leurs suffrages. Se définissant eux-mêmes comme chefs, ils échappent certes à ces tares. Mais la prise du risque électoral ressemble à n'importe quel jeu: elle ne crée pas de richesse.

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