TITRE DEUXIEME

LE SYSTEME D' ECONOMIE LIBERALE
 
 

CHAPITRE PREMIER. PRESENTATION IDEALE DU LIBERALISME.

Section première. La loi de l'offre et de la demande.

J'emploie ici le terme en son acception scientifique: l'expérience vérifie cette loi comme constitutive d'un mécanisme de formation des prix.

Sous-section première. L’exemple simple du cordonnier.

J'en propose un exemple simple, celui d'un cordonnier se retrouvant seul dans un canton après départ à la retraite de concurrents âgés dont il acheta, pour une bouchée de pain, les fonds artisanaux. Il profite de l'abondance d'une clientèle captive pour augmenter le prix des ressemelages, de beaucoup certes, mais point tout à fait à sa guise: la hausse ne saurait atteindre un niveau tel qu'il incite les clients à entreprendre le voyage jusqu'à la ville voisine, où les cordonniers se contentent de moins, ou encore à jeter leurs souliers, dès la semelle usée, pour en acheter de neufs à très bon marché. Ce faisant, notre cordonnier s’enrichit. Mais peu à peu accourent, vers ce pays de cocagne, des cordonniers d'ailleurs et bientôt, vu leur nombre, s'impose à eux, pour garder ou attirer leurs clients, la baisse de leurs prix. Certains se découragent et plient boutique. D'autres, mauvais gestionnaires, achètent à crédit des machines coûteuses ou embauchent des ouvriers fainéants et pour finir ne couvrent même plus leurs frais fixes et tombent en déconfiture. Ces défaillances raréfient le nombre des cordonniers, tant et si bien que les prix repartent à la hausse et ainsi de suite, du bas vers le haut, puis du haut vers le bas.

Sous-section deuxième. Enoncé de la loi.

Appliquant ce schéma à n'importe quel bien ou service, l'on énonce comme suit la loi de l'offre et de la demande. Le prix d'un bien ou d'un service augmente lorsque sa demande croît plus vite que son offre sur un marché déterminé; cette hausse du prix provoque alors une offre accrue, sauf rareté irrémédiable. En sens inverse, le prix d'un bien ou d'un service diminue lorsque son offre croît plus vite que sa demande sur un marché déterminé; cette baisse du prix provoque alors une demande accrue, sauf saturation du désir.

Il existe certes fort peu de biens ou de services inertes, sur une longue durée, à l'offre et à la demande et je n'en imagine point qui le soient totalement et indéfiniment sur tous les marchés à la fois. La baisse et la hausse du prix du pain ne modifieraient certes pas le volume de la demande dans un quartier résidentiel, mais le modifieraient dans un bidonville. La hausse du prix du pétrole par contre provoque la mise en exploitation de gisements peu accessibles, soudain délaissés quand le prix baisse.

Certains économistes croient bon de formuler la loi de formation des prix en prenant pour référence, non point l’évolution de l’offre et de la demande de biens et de services, mais l’évolution de la masse monétaire par rapport à la quantité de biens et de services. Selon eux, les prix augmentent lorsque la masse monétaire croît plus vite que la quantité de biens et de services et baissent dans le cas contraire. Cette formulation n’est certes point inexacte, mais elle n’ajoute rien. En effet, dans la masse monétaire, la monnaie scripturale de création bancaire est beaucoup plus importante que la monnaie fiduciaire. Or il tombe sous le sens que, quoi qu’il en soit de la politique de taux directeurs menée par la banque centrale, les agents économiques ne sollicitent de crédits bancaires que pour les affecter, dans l’immense majorité des cas, à la satisfaction de leurs besoins ou désirs de biens et de services, ce qui en accroît la demande.

Section deuxième. Les principes du libéralisme.

Sous-section première. Principe de la convergence bénéfique des intérêts.

Les théoriciens libéraux partent d'un constat simple: de très nombreux agents économiques appartiennent à la fois à la catégorie des offreurs et à celle des demandeurs de biens et de services, autrement dit à celle des producteurs et à celle des consommateurs, et cette double appartenance améliore leur perception des problèmes: chacun d'eux, loin de s'obnubiler sur la satisfaction primitive de ses besoins, accède à la connaissance de ses intérêts réels. Se rencontrent donc à chaque instant sur les marchés des biens et des services, y compris ceux de la main d'oeuvre et du pouvoir d'achat, des multitudes d'offres et de demandes lucidement formulées.

De ce constat, sur lequel beaucoup de gens s'accordent, les théoriciens libéraux, confortés par 1'étude des expériences ancestrales, déduisent une sorte d'axiome: lorsque les agents économiques se déterminent librement, leurs innombrables volontés convergent tôt ou tard automatiquement et aboutissent d’une part à un ajustement optimal de l'offre et de la demande, qui évite pénuries ou surabondances durables, d’autre part à la détermination de prix équitables, supérieurs de peu, pour chaque bien ou service, à son coût de revient minimal, ensemble ceux des matières premières, de la main d'oeuvre, de 1'énergie, des machines à amortir, des assurances, de la publicité, des crédits bancaires et caetera. Ces justes prix rémunèrent les offreurs sans léser les demandeurs.

Sous-section deuxième. Commentaire sur la modération des bénéfices patronaux.

Je commente brièvement la théorie des justes prix. Nul ne se résous à investir son épargne dans une entreprise nouvelle et à s’y consacrer à temps complet comme patron sans 1'espoir raisonnable de ce que le bénéfice annuel, différence entre la somme des prix de vente et celle des coûts de revient, soit supérieur au revenu qu'il retirerait du placement sans risque de son épargne sur le marché monétaire ou obligataire et d'un travail salarié normalement rétribué dans sa catégorie. Si donc un patron fixe ses prix de vente de manière à atteindre cet objectif, sans le dépasser de beaucoup, il dissuade les professionnels moins astucieux qui, produisant pour un coût de revient supérieur au sien, ne trouveraient pas leur compte dans un bénéfice moindre. Mais s'il entend soudain, en augmentant ses prix de vente, accroître sensiblement son bénéfice et si sa clientèle ne le sanctionne pas en se détournant vers un bien ou service de remplacement, il suscite la concurrence de professionnels prêts à se satisfaire de son bénéfice antérieur. Les prix de vente dès lors repartent à la baisse.

Sous-section troisième. Règles primordiales de l’économie libérale.

Lorsque triomphent les thèses libérales, la population, les grands décideurs économiques et les gens investis de l'autorité d'Etat s'en remettent en somme, pour l'élévation du niveau de vie général, à la spontanéité des marchés. J'en énonce brièvement les règles primordiales. Le libéralisme proclame non seulement licites mais bénéfiques d'une part la propriété privée individuelle ou sociétaire des biens meubles et immeubles, même s'ils servent à en produire d'autres ou à rendre des services professionnels, d'autre part la liberté en affaires: liberté d'entreprendre dans un but lucratif de produire des biens ou de rendre des services; liberté des contrats et notamment de ceux intervenant entre vendeur et acheteur, patron et salarié, prestataire et usager d'un service marchand, loueur et locataire, prêteur et emprunteur, associés. L'exercice de ces libertés aboutit nécessairement à une situation de concurrence.

Section troisième. Rôle de l'Etat et des collectivités territoriales.

Sous-section première. Limitation de l’Etat à ses fonctions régaliennes.

L'automaticité des ajustements prive d'utilité économique un Etat qui, fier, même en démocratie, de son opulence et de sa force publique, fausserait le jeu de la concurrence s'il y intervenait soit pour le réglementer alors qu'il fonctionne mieux seul, soit, pire encore, pour produire et offrir des biens et des services comme un marchand quelconque.

L'Etat se limite donc en cette occurrence à ses fonctions régaliennes de souveraineté, que nul ne peut assumer à sa place. Il garantit par une armée l'intégrité du territoire, par une police la paix civile et la sécurité des résidents; il rend la justice pour éviter les vengeances privées; il prévient par une diplomatie des conflits avec d'autres Etats; il lève des impôts pour financer le coût de ces services non marchands.

Sous-section deuxième. Tolérance d’une intervention des collectivités territoriales inférieures.

Réfractaires à l'interventionnisme économique d'Etat, les théoriciens libéraux s'accommodent mieux de celui des collectivités territoriales et singulièrement des communes. Celles-ci opérent sur des marchés par définition locaux, y mettent en oeuvre des moyens à la mesure de ceux des entreprises et ne se placent donc pas en posture de domination. Elles subissent par ailleurs, à la différence de 1'Etat arrogant, le contrôle assez minutieux et efficace des contribuables électeurs locaux. Il n'existe donc aucun empêchement de principe à ce qu'une commune rurale s'installe par exemple comme boulanger après le départ du dernier commerçant et embauche à cette fin un mitron et une vendeuse. Les habitants connaissent les données du problème: vaut-il la peine qu'ils consentent, par leurs impôts, l'avance d'investissement en locaux et matériel pour le plaisir de manger du pain frais? S'imposent néanmoins le principe de subsidiarité, en vertu duquel la commune vaut pis-aller, et l'interdiction du monopole: cette commune, loin de mettre obstacle ensuite à l'installation d'un artisan boulanger soudain intéressé, lui laissera la place.

Le pouvoir de 1'électeur contribuable se rétrécissant à mesure que s'accroît l’étendue de la circonscription, les théoriciens libéraux s'accommodent moins bien de l'intervention sur les marchés, comme agents économiques, des collectivités territoriales situées entre les communes et 1'Etat.

Section quatrième. Rôle des coalitions d'agents économiques individuels.

Sous-section première. Enumération des coalitions utiles sans but lucratif commercial.

Les intérêts catégoriels, loin d'encourir l'opprobre, facilitent, lorsqu'ils trouvent à s'exprimer, la formation de justes prix.

Je me limiterai, en cette section, au rôle spécifique des coalitions d'individus (ou même de petites entreprises individuelles fictivement sociétaires) se fixant pour but, non point de réaliser un profit défini comme différence entre prix de vente et coût de revient, mais d'obtenir 1'avantage du nombre lors de négociations avec des agents économiques beaucoup plus puissants. Demeurent donc, exemples typiques de coalitions d'agents économiques modestes autour d'intérêts catégoriels légitimes, les syndicats de salariés qui interviennent sur les marchés du travail, les mutuelles sur ceux des services d'assurance et parfois de banque, les coopératives de consommateurs sur ceux des biens d'usage courant vendus au détail.

Sous-section deuxième. Principe de neutralité économique de l’Etat.

Le principe de neutralité économique interdit à l'Etat d'accorder à ces légitimes coalitions des privilèges qui déséquilibrent la concurrence. Autant il est normal et utile que des consommateurs groupés en coopérative acquièrent l’avantage d'achats en gros à meilleur prix, autant il serait regrettable qu’ensuite une faveur spéciale, exemption d'impôts par exemple, permette à la coopérative d 'éliminer sans effort de gestion les magasins de grande surface.

Les conflits du travail n'échappent pas à cette logique. Plusieurs principes y président et au premier rang le principe selon lequel salarié et employeur possèdent le droit de dénoncer à tout moment, le premier par démission, le second par licenciement, un contrat de travail à durée indéterminée sans obligation aucune d'articuler des motifs, encore moins de prouver leur justesse. Ainsi en va-t-il de n'importe quel contrat réciproque sans terme ferme. En découle 1'éminence du droit de grève en vertu, non point certes d'une prétendue primauté morale, étrangère au débat, des faibles sur les forts, mais de 1'essentielle liberté de ne pas travailler. Economiquement neutre, l'Etat libéral s'abstient de favoriser salariés ou patrons. Il favoriserait indûment les salariés s'il édictait l'interdiction de licencier les grévistes. Par contre, il ne favorise pas indûment les patrons lorsqu'il envoie ses policiers disperser les piquets de grève. Assurant ainsi le libre accès aux lieux de travail des salariés anciens non grévistes et des salariés nouveaux recrutés en renfort, il se borne à empêcher qu'on viole par force un autre droit essentiel, celui de travailler à discrétion.

Cet exemple m'amène à ébaucher une pensée majeure sur laquelle je reviendrai: 1'Etat libéral exerce paradoxalement une contrainte sur les agents économiques pour qu'ils respectent les règles de la concurrence. Ainsi applique-t-il de façon imprévue la célèbre formule: pas de liberté pour les ennemis de la liberté!

Le succès ou l'échec dune grève dépend donc du rapport des forces. Imaginons en période de plein emploi un fabricant prospère, pressé de satisfaire des commandes urgentes alors que ses concurrents le guettent. Imaginons en outre qu’il utilise une main d'oeuvre localement rare et de haut niveau professionnel qu'encadre un syndicat dont les astucieux meneurs, au lieu de gaspiller les cotisations en journaux pleins de leur prose et en congrès avec banquets, les amassent en une cagnotte grâce à laquelle ils verseront un suffisant pécule aux grévistes éventuels. Menacé de grève, ce fabricant-là, rognant bon gré mal gré sur sa marge bénéficiaire, cédera aux revendications.

Sous-section troisième. Brève énumération des coalitions non étudiées en cette section.

Je ne traiterai pas ici des entreprises à but lucratif revêtant la forme sociétaire, anonyme ou à responsabilité limitée notamment, car, bien qu’elles résultent de la coalition, au sens le plus large, d’agents économiques, rien ne les distingue, sur les marchés, des entrepreneurs individuels qui les concurrencent: un épicier et une société exploitant une chaîne de magasins comparent, lorsqu'ils procèdent à des achats en vue de la revente, des données analogues, qualité, prix, sûreté d'approvisionnement. Je passe brièvement aussi sur les coopératives ouvrières de production et les coopératives agricoles de stockage et de vente, car leur comportement sur le marché ne diffère en rien de celui de banales entreprises capitalistes.

Je ne traiterai pas non plus ici des ententes anticoncurrentielles corporatives de fournisseurs, qui tendent, sans grand succès d’ailleurs, à coincer le système. Je les étudierai longuement dans le chapitre suivant.

CHAPITRE DEUXIEME. LES MAUVAIS PROCES FAITS AU LIBERALISME.

Section première. Les prophéties marxistes et leur inaccomplissement.

Le libéralisme, proclame-t-on parfois encore, porte en lui sa contradiction: il tend à anéantir la concurrence, qui constitue sa raison d'être, par un glissement naturel vers 1'omnipotence des monopoles privés, entreprises uniques ou ententes d'entreprises. Cette théorie émane des marxistes politiques d'avant la première guerre mondiale. Les fascinait la montée en puissance d'une industrie lourde, surtout métallurgique, tributaire de 1'énergie des machines à vapeur. Cette industrie prospérait donc, sur les rares sites où l'on extrayait à la fois du charbon et du minerai de fer, sous forme d’usines énormes où travaillaient en foule des manoeuvres issus de l'exode rural. Les théoriciens marxistes en conclurent à 1'inéluctabilité d'une concentration aboutissant au monopole et au pouvoir absolu sur le marché de quelques patrons capitalistes parasites puisqu’aussi bien chacun d’eux, aucune concurrence ne le contraignant au talent ni ne le refrénant en ses appétits, acquerrait la latitude de fixer à sa guise et de plus en plus haut, en vue d'un profit injustifié, les prix des biens ou services qu'il offre. Passant du constat d'apparence au jugement moral, les théoriciens marxistes souhaitèrent que les prolétaires profitassent de leur rassemblement en véritables armées révolutionnaires pour exproprier, dans leur intérêt de classe, les parasites en question.

La caducité de cette prophétie saute aux yeux. Un monopole centralisé d'Etat, dirigé par un collège d'experts planificateurs, remplaça en fait, dans les pays où les théoriciens marxistes triomphèrent, les prétendus monopoles privés. La concurrence, loin de disparaître dans les pays demeurés fidèles au libéralisme, ne cesse de croître et d'embellir. Des entreprises monopolistes existent certes dans les pays d'économie mixte, par exemple pour la distribution du courant électrique ou 1'assurance contre les risques de maladie, mais leur privilège procède, non point d'une quelconque fatalité économique, mais d'une volonté politique d'Etat.

L'honnêteté commande néanmoins qu'on s'interroge sur les raisons pour lesquelles foisonnent, dans d'assez nombreux pays voués au libéralisme pur et dur, des législations antimonopolistiques rigoureuses: la concurrence survivrait-elle à leur abrogation? J’y reviendrai plus loin.

Section deuxième. Contestations économiques du libéralisme fondées sur la crainte des monopoles.

Sous-section première. Causes de la tendance à la concentration des entreprises.

Les mécanismes libéraux facilitent certes la concentration des entreprises. Sans doute même s'agit-il d'une tendance permanente puisque jamais ne cesse la culbute vers le marasme et la déconfiture des entreprises mal gérées. Les entreprises prospères, à l'affût des bonnes occasions, se ménagent donc auprès des banques des latitudes d'emprunt inopiné ou encore pratiquent 1'autofinancement et mettent leurs bénéfices en réserve au lieu de les distribuer aux propriétaires de leur capital. Elles postulent aussitôt comme repreneuses, à prix de braderie, des concurrentes déconfites, soit pour les éliminer par sabordage, soit pour s'agréger leurs machines, leur clientèle et leur personnel qualifié réduit au besoin par des licenciements, soit surtout pour accéder à la production de masse. Celle-ci leur permet en effet, lorsque la demande s'y prête, de réduire les coûts de revient unitaires par répartition des frais fixes sur davantage d'articles et donc d'accroître les marges bénéficiaires. J'entends par frais fixes ceux qui subsistent identiques quand l'activité diminue: par exemple loyer, prime d'assurance et coût du chauffage des bâtiments, salaires du personnel minimal, intérêts d'emprunts. Rien en ces pratiques ne contrevient aux règles de 1'économie de marche: une entreprise aux abois constitue un bien offert dont la compétition des repreneurs détermine le prix.

Sous-section deuxième. Quasi-impossibilité du passage de la concentration au monopole.

Aucun mécanisme spontané ne met certes obstacle à la naissance de monopoles issus de concentrations d'entreprises. Néanmoins il existe peu de monopoleurs qui ne doivent, pour imposer durablement des prix excessifs à leur clientèle, s'assurer, en un effort à vrai dire impensable, le monopole de la totalité des biens ou services de remplacement. Car le nombre demeure dérisoire des besoins réels que satisfait un seul et unique bien ou service. Je n'en aperçois guère que deux et encore intéressent-ils exclusivement nos contemporains des pays riches puisqu'aussi bien s'en passaient nos ancêtres de même qu'aujourd'hui s’en passent beaucoup de pauvres bougres dans le tiers-monde: il s'agit des services de fourniture à domicile du courant électrique et de 1'eau du robinet. Pour le surplus, nul ne l'ignore: l'on mange des sardines quand il manque du maquereau, l'on se coiffe d'un béret à défaut de chapeau.

Mais le monopoleur, à supposer parfaite sa maîtrise sur les biens ou services de remplacement, ne posséderait pas pour autant latitude d'accroître sans retenue la différence entre ses prix de vente et ses coûts de revient. Au delà d'une limite que les professionnels connaissent, des concurrents surgissent, tentés par 1'aventure en raison de l'ampleur de la marge bénéficiaire possible. Le libéralisme, loin de favoriser la pérennité des monopoles qui parviennent à se constituer, expose au contraire les monopoleurs trop gourmands à perdre vite leur avantage. Ils ne le perpétuent qu'en serrant leurs prix de vente et dès lors ne provoquent plus de nuisances économiques. La crainte de la concurrence vaut concurrence.

Je manquerais à l'exhaustivité si je ne disais pas un mot du monopole que confèrent à une entreprise ses secrets de fabrique légalement protégés. Un tel monopole, conforme à l'équité, ne dure néanmoins que futile, relatif par exemple à du parfum dans des flacons ou à une laque sur des briquets. Lorsque par contre le secret entoure un bien d'utilité habituelle, les concurrents, offreurs de biens analogues, s'acharnent à le percer et souvent y parviennent, malhonnêtement par 1'espionnage, honnêtement en embauchant des chercheurs dégourdis.

D'aucuns s'interrogent donc sur l'utilité réelle des législations antimonopolistiques qui, foisonnant dans les pays de tradition libérale, interdisent les concentrations au delà d'une taille déterminée ou obligent à éclater par scissiparité les entreprises atteignant, même par croissance interne, cette taille. A quoi bon ériger des barrages contre un danger illusoire? Ces règles légales survivent souvent, me semble-t-il, comme simples symboles d'un certain purisme libéral qui institue paradoxalement 1'Etat gardien de la concurrence.

Sous-section troisième. Cas particulier des monopoles dits naturels.

L'on nomme naturels de rares monopoles résultant, non d'une stratégie de puissance, mais à première vue de la force des choses. Les activités sur lesquelles ils portent exigent de gigantesques investissements initiaux ou encore des emprises souterraines ou en surface malaisément extensibles. L'on ne creusera certes pas de sitôt par exemple un nouveau tunnel sous la Manche et j'imagine mal que l'on construise autant d'autoroutes ou de voies ferrées d'une ville à une autre ou bien que l'on enfouisse dans le sol des rues autant de gros tuyaux de conduite d'eau ou de gaz que de compagnies désireuses d'entrer en concurrence.

Mais ces monopoles naturels subissent dans la majorité des cas la concurrence de services analogues. Farouche, cette concurrence oppose d’une part les compagnies de navigation aérienne ou maritime, d’autre part les compagnies de transport ferroviaire, certaines charriant à la fois passagers et voitures particulières et d'autres proposant des voitures de location à l'arrivée, d’autre part encore les compagnies d'autocars, d’autre part encore celles qui exploitent les autoroutes, sans oublier la concurrence du réseau routier à accès gratuit. Les usagers du gaz de ville disposent certes d'un moindre choix. Néanmoins, si la compagnie monopoliste commettait d'intolérables excès de tarifs, beaucoup décideraient, malgré le coût du changement, d'adopter le gaz en citerne pour leur cuisine et leur chauffage.

Aucune force des choses ne prédisposant au monopole naturel la production et le transport du courant électrique, reste le problème de 1'eau, irremplaçable et de consommation domestique si abondante pour la toilette, le nettoyage et la cuisine que s'avèrent rédhibitoires sa livraison et son stockage en citerne dans les maisons. L'importance des stations de pompage et d'épuration, des réservoirs et châteaux d'eau, des conduites enfin induit le monopole naturel de la distribution par canalisations. Il s'exerce néanmoins dans des limites géographiques restreintes: le monopoleur capte 1'eau dans la rivière, la nappe souterraine ou le lac le plus proche. Les communes, seules ou groupées, maintiennent donc fort légitimement la concurrence en menaçant d'exercer elles-mêmes le monopole, en cas d'abus, dans 1'intérêt de leurs administrés.

Sous-section quatrième. Enoncé du problème des coalitions d’entreprises indépendantes.

L'union faisant la force, les coalitions d'entreprises indépendantes tendent en définitive à instaurer des monopoles non plus individuels mais collectifs et plus précisément corporatifs. Elles regroupent habituellement, en vue de supprimer ou d'atténuer entre eux les effets de la concurrence, des fournisseurs de biens ou services semblables que fédèrent des syndicats de patrons ou de travailleurs indépendants ou des cartels déclarés ou occultes.

Rien dans la théorie libérale n'interdit que se coalisent des agents économiques attirés par les avantages du nombre. La présomption de légitimité accordée aux syndicats de salariés vaut aussi pour les syndicats ou cartels d'agriculteurs, de commerçants, d'artisans, de prestataires de services intellectuels et d'entreprises sociétaires industrielles ou autres, même de belle taille. Mais par ailleurs les théoriciens libéraux admettent ou même sollicitent que 1'Etat intervienne pour assurer, au besoin par voie répressive, la liberté de la concurrence. Il importe donc d'y regarder à deux fois.

Sous-section cinquième. Coalitions occasionnelles et permanentes d’entreprises.

Je passe vite sur les coalitions occasionnelles d'entreprises préoccupées surtout d'empêcher l'effondrement des prix de vente consécutif à une soudaine et massive surabondance de 1'offre par rapport à une demande inextensible dans l'immédiat. Elles s'y appliquent en raréfiant aussitôt de façon concertée les biens offerts, soit par destruction des quantités excédentaires de denrées périssables, soit par stockage, jusqu’à pénurie, des choses conservables.

Je distingue trois sortes principales de coalitions permanentes. Les unes organisent la réduction à moyen terme de la production, soit pour provoquer une hausse des prix par pénurie, soit pour empêcher leur baisse lorsque menace un rétrécissement durable de la demande: les agriculteurs céréaliers planifient par exemple de conserve des mises en jachère ou même en friche. D'autres coalitions aboutissent à une répartition, d'ordinaire géographique, des marchés entre coalisés, chacun bénéficiant dans son secteur des avantages d'un monopole local. Ainsi fonctionnent les réseaux de concessionnaires de constructeurs de véhicules automobiles. D'autres coalitions enfin s'accomplissent par des barèmes de prix de vente identiques, que les coalisés s'engagent à respecter.

Sous-section sixième. Précarité et relative inefficacité des coalitions d’entreprises.

Je ne trouve rien à redire à ces pratiques: la liberté d'entreprise comporte, pour un producteur, celle de disposer à sa guise de ses produits tant que, non encore vendus, ils lui appartiennent et, pour un entrepreneur, celle de réduire sa production ou de ne point offrir ses biens et ses services en dehors d'un secteur ou de ne pas modifier ses prix de vente sans 1'accord de ses concurrents, mais cette même liberté interdit que la coalition dispose contre lui d'un moyen légal de contrainte, d'où la fréquente précarité des ententes de cette sorte. Faciles à mettre en oeuvre entre peu de participants, grandes entreprises sur un marché vaste ou petites sur un marché local, ou encore entre un fabricant puissant et de modestes revendeurs auxquels il concède exclusivité territoriale, elles s'avèrent incontrôlables lorsqu'elles unissent une multitude de petites entreprises dispersées sur un vaste marché. Comment un syndicat patronal des coiffeurs assurera-t-il le respect de son barème national de prix?

Car la coalition, certes efficace pour empêcher une baisse des prix au dessous des coûts de revient, se heurte aux règles mêmes de la concurrence lorsqu'elle vise à instaurer leur hausse artificielle. Dès qu'un prix concerté assure aux coalisés une marge bénéficiaire inhabituellement profitable au regard des vieux usages corporatifs, des professionnels rompent l'accord ou se risquent sur le marché afin d'y conquérir une clientèle par des prix moindres, mais néanmoins rémunérateurs. A défaut joue la concurrence, extérieure au réseau, des producteurs de biens ou services analogues, les automobilistes se tournant par exemple vers les voitures d'autres marques, ou celle, extérieure à la profession, des producteurs de biens ou services de remplacement.

J'en veux pour preuve l'histoire vraie d'une coalition multinationale qui naguère causa partout beaucoup d'effroi. L'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), gros producteurs mais faibles consommateurs de ce combustible, entendait majorer les prix à sa guise. Elle réussit surtout à provoquer un sursaut universel. La mise au point de techniques nouvelles d'économie de l'énergie, 1'extension des forages pétroliers aux gisements maritimes européens jusqu'alors jugés peu rentables, le développement de la production d'électricité d'origine nucléaire finirent, en deux décennies certes, par mettre 1'OPEP hors d'état de dominer le marché.

Section troisième. Contestations morales du libéralisme.

Les prophéties selon lesquelles la concurrence disparaîtra sous les coups des monopoles et des coalitions obligent à réfutation minutieuse en termes de science économique. D'autres critiques procèdent par contre d'un jugement moral. Je ne les éluderai pas néanmoins, car, aussi superficielles que radicales, elles frappent les esprits de braves gens peu informés. Certaines de ces critiques mettent en cause les fondements mêmes du libéralisme. D’autres ne visent que ses déviations.

Sous-section première. Les trois contestations morales fondamentales.

J'en résume aussitôt la substance: les principes libéraux bafouent certaines valeurs essentielles de civilisation.

Selon la première critique, péremptoire, 1'économie de marché magnifie l'égoïsme en ce qu'elle confronte les seuls intérêts personnels. Je n'en disconviens pas, mais ne puis me résoudre à trouver condamnable le souci qu'éprouve chacun de satisfaire ses besoins et désirs légitimes ou même ses désirs futiles s'ils ne nuisent point à autrui. Quant aux désirs dont la satisfaction lèse autrui de façon grave et illégitime, il incombe à l'Etat policier et juge d'en assurer la répression. Je doute fort au demeurant de ce qu'en régime de liberté la philanthropie engendre des mécanismes de régulation économique. Je ne parviens même pas à les imaginer.

Je formule la deuxième critique comme la formulent ses auteurs: en économie de marché, l'on traite le travail comme une marchandise au mépris de la dignité de la personne humaine. Je n'en disconviens certes point. En bonne logique libérale, la loi de l'offre et de la demande gouverne la fixation du prix du travail humain, ainsi traité, non point comme une marchandise, mais comme un service marchand. Nul ne s'étonne pourtant de ce qu'un pilote de ligne réserve ses prestations à la compagnie de navigation aérienne la plus offrante ni de ce qu'un avocat renommé pour ses victoires judiciaires sollicite et obtienne des honoraires fort supérieurs à ceux de ses médiocres confrères. Pourquoi en irait-il différemment d'un ouvrier sans savoir-faire particulier alors que rien au demeurant ne 1'empêche de se syndiquer?

Mais voici la troisième critique: l'économie de marché, impliquant la prise en compte de la seule demande solvable, provoque des situations scandaleuses, notamment lorsquen période de famine touchant certaines contrées des producteurs de denrées alimentaires détruisent dans d’autres contrées leurs stocks pour empêcher les cours de choir. J'énonce d'abord une évidence: les demandeurs insolvables n'adressent d'ordinaire aucune revendication directe aux fournisseurs potentiels, censés 1'ignorer. Rien au demeurant n'interdit à une commune ou à une confrérie charitable, voire à un Etat soucieux de sa renommée, d'acheter des denrées pour éviter leur destruction et soutenir la mercuriale, faisant ainsi d’une pierre deux coups, puis de distribuer ces denrées gratuitement aux pauvres.

Sous-section deuxième. Réfutation globale des contestations fondamentales.

Il existe, contre ces trois critiques apparemment fondamentales, une réponse de principe. Le libéralisme postule que l’observation des faits économiques conduit à la découverte de lois presque aussi rigoureuses que les lois physiques ou chimiques. J’appelle loi le constat expérimental de rapports nécessaires et permanents entre des phénomènes. Or la détermination des lois ainsi entendues échappe bien évidemment à la morale. Un économiste facétieux a pu écrire à ce propos, non sans pertinence, que l’idée de moraliser l’économie au nom de la dignité de la personne humaine équivaut à décréter que la chute d’un homme depuis le dixième étage obéit, pour cause de dignité, à des lois différentes de celles qui régissent la chute d’un mannequin de même poids.

Le libéralisme repose donc sur le constat renouvelé, devenu postulat, de ce que la confrontation des intérêts particuliers d'une multitude d'agents économiques se déterminant librement aboutit nécessairement au bien commun, c'est-à-dire au plein emploi et à un niveau de vie décent pour qui joue le jeu. Dès lors, de deux choses l'une: ou bien le libéralisme déçoit les espérances et encourt un procès, non point moral, mais économique sur des critères d'efficacité; ou bien il assure la prospérité générale et les considérations morales sur 1'indignité prétendue d'une démarche mercantile ne riment strictement à rien. Sur son territoire, la misère frappe une cohorte infime de marginaux et de guignards dont les aumônes privées ou, à défaut, communales assurent la survie. Il me paraît par ailleurs incongru de considérer les offreurs de biens et de services des pays d’ancienne économie libérale comme débiteurs moraux des innombrables indigents qui, dans les pays désormais hors système, exigèrent ou tolérèrent planification ou dirigisme et en subissent les nuisances pérennes.

Sous-section troisième. Contestations morales des déviations malhonnêtes du libéralisme.

Certains auteurs mettent au passif du libéralisme ses déviations malhonnêtes. Il existe certes des commerçants qui persistent à vendre sciemment des biens affectés de vices les rendant impropres à leur usage ou même des denrées frelatées qu'il faudrait jeter aux ordures, car dangereuses pour la santé. Il existe des chefs d'entreprise qui, plutôt que de combattre à armes loyales par un meilleur rapport des prix aux qualités, préfèrent soudoyer les employés de leurs concurrents pour qu'ils commettent des sabotages. Je n'épuiserais pas le sujet de sitôt, 1'inventivité des gredins demeurant sans limite. Mais à quoi bon? Ne disqualifient un système que les déviations intrinsèques qui 1'empêchent de fonctionner selon ses propres principes.

Les contempteurs s'empressent alors de clamer qu'un système essentiellement fondé sur l'esprit de lucre sécrète la crapulerie. Ils oublient que, le mal habitant dans 1'homme ontologiquement, n'importe quel système sécrète ses poisons. Nul n’ignore que sévissent en système d’économie planifiée ou même d’économie fortement dirigiste l'ivresse malsaine du pouvoir, la concussion, le népotisme. J’y reviendrai très longuement dans les titres suivants.

Sous le régime du marché en tout cas, le classement des fraudes, des escroqueries, des actes de concurrence mafieuse et plus généralement des comportements malhonnêtes au rang des infractions pénales, puis leur répression par l'Etat, justicier régalien, assurent une protection suffisante des agents économiques de bonne foi, auxquels rien n'interdit par ailleurs de se grouper en associations de vigilance. J'irai même plus loin. Il incombe à l'Etat libéral de restreindre au plus juste ses interventions répressives afin de ne mettre point le doigt, sous couleur de défendre ses principes, dans 1'engrenage qui mène au dirigisme.

Sous-section quatrième. Critique du concept pénal d’abus de position dominante.

Je me méfie beaucoup à cet égard du concept pénal d'abus de position dominante. L'on cite souvent comme exemplairement fautifs le grossiste qui oblige ses clients boutiquiers, sous menace de négliger leurs commandes, à lui acheter, en sus des articles qu'ils désirent, des rossignols invendables ou encore la société exploitant des magasins de grande surface qui interdit à ses fournisseurs maraîchers, sous menace de ne plus rien leur acheter, de vendre leurs légumes à d'autres clients qu'elle. Les boutiquiers paient ainsi de façon occulte, pour les articles de leur choix, un prix supérieur à celui facturé cependant que les maraîchers se privent de discuter des prix qu'on leur propose pour leurs légumes. Je perçois mal la différence entre ces anomalies et celles consécutives aux monopoles. Les mécanismes économiques normaux suffisent pour contenir les prétentions des dominateurs dans les limites raisonnables au delà desquelles des concurrents moins avides tentent leur chance, à moins que les dominés s'organisent en coopératives d'achat ou de vente en commun.

Section quatrième. Contestations politiques du libéralisme.

Sous-section première. Implications politiques habituelles du libéralisme.

Un avantage indirect, mais essentiel, de l'économie de marché réside en ce qu'elle va souvent de pair avec la démocratie. La liberté économique appelle la liberté politique. Par ailleurs 1'Etat, instrument habituel des dictatures, se trouve ici réduit, comme nous l’avons vu, à son rôle minimal. Il n’est cependant pas impossible qu’une dictature s’instaure en respectant les mécanismes du marché ou même s’instaure pour les protéger ou rétablir, mais les situations de cette sorte se raréfient. En fait, fondamentalement, l’économie de marché est apolitique. Ses détracteurs se rabattent donc sur un reproche subtil: elle n'assurerait pas une protection efficace de la nation. S'impose donc une définition préalable de ce concept.

Sous-section deuxième. Tentative de définition du concept de nation.

J'en propose une. Elle exclut seulement les rares groupes humains dont les membres s'affirment spontanément, malgré leur conscience nationale, nomades sans frontières. Constitue donc une nation 1'ensemble des individus qui occupent un territoire géographiquement borné, parlent d'ordinaire la même langue et, collectivement, se caractérisent par 1'affirmation d'une continuité historique et par un mode de vie découlant de croyances et de coutumes. Toute nation aspire à l'indépendance politique et notamment à se doter d'un Etat souverain assurant la sûreté de ses frontières territoriales et, à l'intérieur de ces frontières, par des règles de droit positif, le respect des valeurs de civilisation inspiratrices du mode de vie. Elle y parvient presque toujours.

Sous-section troisième. Bref examen de la contestation politique nationaliste.

"Laissez faire, laissez passer", proclamaient, en un saisissant raccourci, les économistes libéraux du siècle passé. De fait, libre-échangiste, 1'économie de marché tend naturellement à la mondialisation des échanges de biens et de services. Les grandes entreprises aspirent à accroître ou diversifier indéfiniment leur clientèle ou le groupe de leurs fournisseurs. Elle apprennent vite à franchir les frontières malgré les obstacles culturels. Cette tendance fait-elle injure aux nations? Il importe de s’en tenir à des idées claires si l’on veut ne point ratiociner et notamment de distinguer, parmi les dangers de la mondialisation, ceux qui affectent le mode de vie de ceux qui affectent le niveau de vie. Je m’en explique.

Au nombre des missions régaliennes de 1'Etat figure sans nul doute celle d'assurer aux citoyens la paisible jouissance de leur mode de vie. Une nation risque de se disloquer si un trop grand nombre de ses ressortissants adopte un mode vie radicalement étranger. L’Etat satisfait donc à ses obligations strictement régaliennes lorsqu'il interdit l'immigration massive d'étrangers dont les modes de vie particuliers contreviennent aux normes nationales de civilisation. Par contre, une nation qui s'appauvrit ne perd point pour autant son principe unificateur. L'Etat, lorsqu'il s'avise d'éloigner de ses citoyens le danger d'une baisse de leur niveau de vie, agit peut-être pour le mieux dans certains cas, mais il s'écarte des règles libérales. Le protectionnisme, notamment par des droits de douane, résulte bien sûr d'une décision d'Etat. Je l'étudierai donc dans ce contexte. Voici un autre exemple. L'Etat prétendument libéral fait acte de dirigisme lorsqu'il interdit n'importe quelle immigration pour assurer sur son territoire un monopole d'emploi à la main d'oeuvre nationale. Mais je ne puis ici que me borner à ces généralités doctrinales. Je consacrerai de plus longs développements, dans le titre cinquième, aux modalités principales du dirigisme protectionniste contre l’étranger.

CHAPITRE TROISIEME. LES FAIBLESSES INTRINSEQUES DU LIBERALISME.

Section première. Présentation du chapitre.

Sa spontanéité caractérise 1'économie de marché. Si 1'Etat n 'intervient point ou dès qu'il cesse d'intervenir, le système se met en place cahin-caha, puis fonctionne sans 1'accord explicite de qui que ce soit. Gagnant de proche en proche, il régirait depuis longtemps le monde si ses faiblesses intrinsèques n’incitaient précisément les Etats à intervenir, régulateurs ou perturbateurs selon ce qu’on en pense. Je classe ces faiblesses en deux catégories. Les premières sanctionnent l'excessive lenteur avec laquelle s'ajustent souvent, par l'intermédiaire des prix, les offres et les demandes sur les marchés dits imparfaits. Les secondes résultent de conjectures pessimistes qui, amoindrissant la rationalité des agents économiques, détraquent par cycles les mécanismes de ces ajustements.

Section deuxième. Conséquences fâcheuses des lenteurs d’ajustement sur les marchés imparfaits.

Sous-section première. Les lenteurs d’ajustement dues à la mauvaise information.

Comme nous l’avons vu dans le titre précédent, l’imperfection d’un marché résulte parfois de ce que l’information y circule mal. Or les agents économiques agissant à tâtons négligent les occasions d'adapter vite leurs demandes et leurs offres aux variations des prix et perpétuent ainsi des distorsions anormales. En voici un exemple. Dès la fin de la précédente décennie, la montée du chômage et la baisse de la nuptialité et de la natalité rendaient pléthorique l’offre de bureaux et de logements. Convenablement renseignés, beaucoup de candidats eussent avec sagesse différé leurs achats dans l'espoir d'un tassement tranquille des prix et ainsi dissuadé les promoteurs de mettre en chantier leurs nouveaux programmes. L'absence de ce salutaire attentisme accéléra 1'effondrement des prix et la déconfiture de nombreux professionnels du bâtiment.

Sous-section deuxième. Les lenteurs d’ajustement dues aux forces d’inertie.

L’imperfection d’un marché provient parfois aussi des forces d’inertie qui freinent la mise en œuvre par les agents économiques de leurs décisions pourtant opportunes.

Tant que l'offre reste asthénique, les consommateurs paient de plus en plus cher les biens ou services raréfiés. Les salariés des entreprises qui produisent ces biens et ces services bénéficient dès lors d'un rapport des forces favorable pour obtenir des patrons, pressés par les commandes et libres de leurs prix, des salaires meilleurs. Mais souvent aussi les usagers, réprimant leurs manies, renoncent aux biens ou services sans utilité prioritaire ou se tournent vers ceux de remplacement puisque d'ordinaire il en existe. La contraction de la demande tire alors les prix vers le bas. Rien de tragique en somme ne sanctionne l'insuffisance d'une offre particulière.

Dans le cas inverse d’un excès persistant de 1'offre, les consommateurs des biens ou services pléthoriques finissent par les payer moins cher, mais leurs producteurs marginaux, patrons ou travailleurs indépendants, tombent en déconfiture, et leurs salariés en chômage, dès que les prix de vente cessent de couvrir les coûts de revient. A première vue certes il suffit à ces gens de proposer leur force de travail aux professionnels offreurs d'autres biens ou services dont la demande croît, mais cette panacée se heurte à la rigidité particulière du marché du travail. Certains individus, âgés ou malhabiles ou douillettement installés, peinent à se reconvertir et craignent la mobilité. Certains même, imbus de leurs prétendus droits acquis, refusent net de changer de métier ou de résidence et exigent que la nation entière se cotise pour maintenir égal leur train de vie. En raison de cette rigidité donc, l'économie de marché implique la permanence d'un faible chômage structurel incompressible. Privés de ressources stables lorsque la solidarité nationale défaille, les désoeuvrés sombrent parfois au dessous du seuil de pauvreté.

Section troisième. Généralités sur les perturbations économiques globales.

Dans les situations exposées ci-avant, les dysfonctionnements générateurs de hausse des prix ou de chômage affectent à la fois peu de marchés particuliers, ce qui limite les nuisances. Mais rien ne va plus lorsque ces troubles, dans le contexte de perturbations économiques globales, gagnent la plupart des activités marchandes d'un vaste secteur géographique. Les économistes réservent plutôt le nom de crise aux phases de chômage par suite de ralentissement de l'activité globale et parlent de surchauffe pour désigner les phases de hausse des prix par suite d'emballement de cette activité. Les contempteurs du libéralisme tiennent pour rédhibitoire et consubstantiel au système 1'incessant cortège cyclique des crises et des surchauffes.

Je ne connais point frénésie plus aride que celle consacrée à la découverte des causes. Les théories délibérément et étroitement techniques varient avec les ans. L'on mit par exemple en avant, à propos des surchauffes, l'habitude de calculer les marges bénéficiaires en pourcentage des coûts de revient et non en valeur absolue ou encore la faveur des négociateurs de conventions collectives pour les primes d'ancienneté. Autant discourir sur les antériorités respectives de la poule et de 1'oeuf. Seules prévalent les théories fondées sur la psychologie des foules: des anticipations collectives pessimistes tournant à la hantise amoindrissent la rationalité des agents économiques et enclenchent des mécanismes cumulatifs pervers qui détraquent ceux normaux grâce auxquels se réalisaient les ajustements.

Selon certains auteurs, les récessions procèdent du pessimisme, d'une perte de confiance en l'avenir, et les inflations de conjectures optimistes ainsi résumées: les affaires vont continuer indéfiniment d'aller bien. Réticent à associer optimisme et désordre, je préfère, en cette querelle de vocabulaire, proclamer partout le substrat pessimiste ainsi résumé: au début des surchauffes inflationnistes, les gens pensent que les prix vont continuer indéfiniment à augmenter alors qu’au début des crises récessionnistes les gens pensent que le chômage va s’accroître indéfiniment..

Section quatrième. Les surchauffes inflationnistes.

Sous-section première. Généralités sur les surchauffes inflationnistes.

N'importe quel événement inspirateur d'achats obsessionnels par crainte de pénurie galopante ou fatalisme de la hausse des prix enclenche un mécanisme inflationniste cumulatif. Parmi ces événements, je cite par exemple une série de mauvaises récoltes affectant une denrée de base, la réussite d'une grève générale suivie du triomphe électoral de politiciens gauchistes, une menace de conflit armé ou de catastrophe naturelle.

Sous-section deuxième. Inquiétante pérennité des mécanismes inflationnistes.

Un constat s'impose d'emblée: l'inflation porte en elle l'automatisme de sa pérennité. Angoissante, puis indolore, elle finit par plaire à beaucoup de gens, si bien qu'on n'en sort plus. Les chefs d'entreprise, patrons et travailleurs indépendants, apprécient que se banalise la croyance en une fatalité haussière: les clients continuent d'acheter sans souci de l'envol des prix. Le gonflement des coûts de revient rend certes purement nominal, pendant la période initiale, celui des chiffres d'affaires et des profits, mais les chefs d'entreprise y trouvent l'illusion d'un enrichissement immédiat. Pressés de commandes, certains par ailleurs d'inclure aussitôt dans leurs prix de vente, sans perte de clientèle, toutes charges nouvelles, ils cèdent sans barguigner aux revendications salariales motivées par la cherté de la vie. Les salariés maintiennent donc sans trop de mal leur pouvoir d'achat. Eux aussi croient d'abord s'enrichir, puis ils s'enrichissent vraiment, dans le sillage des entreprises. Les progrès mécaniques et le taylorisme permettent des gains de productivité et par voie de conséquence la majoration des marges bénéficiaires en pourcentage. Les salariés finissent par obtenir le transfert à leur profit d'une partie de ces bénéfices réels supplémentaires sous forme de primes diverses motivées, non plus par le rattrapage d'un pouvoir d'achat retardataire, mais par la participation aux fruits de la prospérité. Les conjoncturistes inquiets parlent alors de spirale infernale: prix et salaires courent sans cesse à la poursuite les uns des autres. L'économie droguée tourne à plein régime: 1'on importe même de la main d'oeuvre à bon marché!

L'inflation favorise aussi, en sus de la catégorie des actifs, celle des emprunteurs à long terme, car les sommes fixes qu'ils remboursent représentent une part constamment décroissante de leur pouvoir d'achat. Comme le plus souvent ils empruntent à long terme non pour consommer mais pour investir, ils engrangent de belles plus-values: une maison sitôt acquise vous enrichit même quand vous dormez.

Sous-section troisième. Les victimes de la surchauffe inflationniste.

Au milieu de cette euphorie, les prêteurs néanmoins s'appauvrissent dans la mesure exacte où les emprunteurs s'enrichissent. Cette nouvelle donne gêne assez peu les banques, grandes prêteuses, mais surtout à court terme. Seuls pâtissent cruellement les petits rentiers de condition modeste retirés de la vie active avant 1'entrée en vigueur du régime obligatoire de retraites par répartition. Ces pauvres gens, dans 1'entre-deux-guerres, crurent expédient, en prévision de leurs vieux jours, de souscrire aux emprunts longs de 1'Etat et des grosses entreprises. Prêteurs moyennant rente fixe en guise de seule ressource, ils manquent désormais, l’âge venu, de cette combativité grâce à laquelle certaines catégories sociales troublent victorieusement 1'ordre public. Aussi n'obtiennent-ils aucune indexation après coup corrective. La ruine les frappe si vite qu'on les oublie, au rythme d'une inflation à deux chiffres.

Section cinquième. Les crises récessionnistes.

Sous-section première. Les mécanismes récessionnistes.

Les crises récessionnistes procèdent elles aussi d'anticipations collectives pessimistes. Les agents économiques, exagérant la gravité de conjonctures réelles, redoutent ici la perpétuation indéfinie non plus de la hausse des prix, mais du chômage. Sert le plus souvent d'événement originaire le marasme consécutif au fléchissement provisoire de la demande dans un secteur d'activité particulièrement visible: des entreprises géantes ou très nombreuses y occupent la plupart des salariés sur un marché régional. Dès les premières déconfitures, suivies de licenciements massifs, les gens extrapolent et, dans la crainte que le chômage d'eux-mêmes ou de leurs clients les prive de ressources, se résignent à une épargne de précaution au détriment de leur consommation non vitale cependant que les entreprises différent leur stockage et le réduisent au plus bas. Les producteurs baissent alors leurs prix de vente pour conserver une clientèle. Les plus performants rognent sur leur belle marge bénéficiaire et tiennent le coup. Les autres sombrent. S'enclenche alors un mécanisme cumulatif: faillites, licenciements, épargne frileuse, nouvelles faillites et ainsi de suite.

Sous-section deuxième. Les mécanismes de retour à l’équilibre.

Mais il existe une différence capitale entre la surchauffe inflationniste, génératrice d‘insouciance, sauf pour les vieux petits rentiers, et la crise récessionniste dont pâtissent en foule des gens dans la force de l'âge. Nul ne freine dès lors les automatismes de retour à l'équilibre. Un triple reflux s'amorce, allégeant d'autant les postes de charges les plus lourds. Frappés en amont par la mévente, les fournisseurs de matières premières se résignent à les vendre moins cher. La peur de perdre leur emploi gagne les salariés qu’épargne le chômage; ils acceptent blocage puis réduction des salaires. L'épargne de précaution accroît les ressources prêtables des banques et donc sous 1'effet de la concurrence les taux d'intérêt diminuent. L'allégement des coûts de revient améliore les profits des entreprises survivantes. Débarrassés de leurs concurrents moins robustes, les patrons s'abandonnent vite à la quiétude. Dès lors que s'épuisent les stocks de produits invendus et que les bénéfices prennent un envol vigoureux, les menaces de grève gagnent en efficacité. Or, quand stagnent les prix de détail, les rallonges salariales valent pouvoir d'achat nouveau. Il suffit parfois d'un rien pour que s'insinue la croyance en une reprise des affaires. Les gens prennent soudain plaisir à dépenser leurs sous et les patrons embauchent.

Section sixième. Conclusions provisoires à propos des faiblesses intrinsèques du libéralisme.

Les partisans de 1'interventionnisme d'Etat reprochent à l'économie libérale son incessante oscillation pendulaire entre surchauffes et récessions et, de fait, le pendule se trouve beaucoup plus souvent à droite et à gauche que vertical et en équilibre.

L'on ne saurait se satisfaire de sommaires constats en guise de réplique. Certes offre et demande finissent toujours par s'ajuster. Certes encore leurs décalages lèsent à chaque fois des catégories distinctes d'agents économiques, chacune à tour de rôle subissant la conjoncture puis profitant de son retournement. En fait néanmoins, les victimes les plus lourdement atteintes par les perturbations économiques globales se recrutent parmi les pauvres gens incultes qui vivent au jour le jour à défaut de comprendre le jargon des prévisionnistes.

L'on ne saurait non plus arguer de ce que surchauffes et crises procèdent de frayeurs collectives grippant des mécanismes intrinsèques qui, sinon, tourneraient à merveille. Règlent en effet le marché les libres et subjectives décisions que prennent instant après instant des multitudes d'agents économiques. Le risque d'irrationalité s'y loge consubstantiellement. Seule 1'atténuerait la vulgarisation de la science économique.

Mais le libéralisme ne fonctionne nulle part en sa pureté théorique. Même doctrinairement libéraux, les Etats ne renoncent jamais à la latitude d'édicter des règles de salut national. Or figurent assez souvent à l'origine des frayeurs collectives irrationnelles les maladresses de l'Etat provoquant par excès de zèle la surchauffe pour sortir de la crise ou vice-versa. L'étude des cycles aberrants rejoindrait en somme celle plus générale de 1'économie mixte. J'y reviendrai dans le titre consacré aux buts du dirigisme.

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