TITRE PREMIER.

LES CATEGORIES ECONOMIQUES

L'observation des faits aboutit à un constat premier: des agents économiques échangent sur des marchés des biens et des services moyennant un prix qu'ils règlent grâce à des instruments de paiement libellés en monnaie.

CHAPITRE PREMIER. LES AGENTS ECONOMIQUES.

Section première. Définition et classement.

Entrent dans la catégorie des agents économiques toutes personnes offrant ou demandant, moyennant un prix, des biens ou des services. La classification la plus connue, juridique certes, mais économiquement significative, les répartit en personnes physiques et personnes morales.

Il existe assez peu de personnes physiques, autrement dit d'être humains, à ne point posséder la qualité d'agent économique. Déments ou enfants sans argent de poche par exemple, autrui les prend en charge totale, souvent à titre provisoire. Même un détenu en prison reste un agent économique lorsqu'il travaille et touche un salaire, s'en sert pour acheter des produits à la cantine ou continue à gérer son patrimoine extérieur. La distinction entre les particuliers, à la fois demandeurs et offreurs de biens et de services, et les ménages, simples unités de consommation demanderesses, ne présente guère qu'un intérêt statistique.

L'on nomme personnes morales les groupements de personnes physiques juridiquement pourvus de droits économiques. Les uns relèvent du droit privé, les autres du droit public.

Constituent des personnes morales de droit privé:

- d'abord et surtout les sociétés dites commerciales, en France par exemple anonymes ou à responsabilité limitée, dont l'objet consiste en la réalisation d'un bénéfice entendu comme différence entre prix de vente et coût de revient;

- les syndicats professionnels et les associations de consommateurs, certes sans but lucratif, mais voués à la défense des intérêts économiques de leurs adhérents;

- les coopératives et les mutuelles qui s'efforcent de procurer à leurs membres des biens et des services à meilleur prix que dans le secteur marchand;

- les sociétés civiles, habituellement propriétaires d'immeubles, et les syndicats de copropriété; - les autres associations enfin qui, quoique sans but lucratif et oeuvrant par exemple dans les domaines des loisirs, de la politique ou de la bienfaisance, emploient parfois des salariés, achètent des fournitures, prennent des locaux à bail.

J'en oublie sans doute.

Constituent par ailleurs des personnes morales de droit public: l'Etat; les collectivités territoriales, en France régions, départements et communes; les établissements publics, hôpitaux par exemple.

Ceci va sans dire, mais mieux vaut le rappeler: si les personnes morales en tant que telles offrent et demandent des biens et des services et possèdent un patrimoine, leurs décisions émanent des personnes physiques qui les dirigent, solitaires ou en collège. L'être humain a beau faire, il n'échappe point au périlleux honneur de se décider librement.

Section deuxième. Le problème de la liberté.

L'exercice de la liberté économique diffère peu du pari. Il existe certes des décisions à enjeu minimal: celle par exemple de choisir, pour du pain, entre deux boulangers. D'autres par contre nécessitent une anticipation, un débat intime au cours duquel on pèse les chances d'avantages et les risques d'inconvénients: par exemple de se reconvertir dans un nouveau métier ou de changer de logement.

Economiquement parlant, le problème de la liberté échappe à la philosophie. L'être humain subit certes, pour sa joie et son désespoir, un déterminisme certain du fait de ses besoins vitaux ou impérieux, des caractères et prédispositions somatiques et psychiques dont il hérite en son génome, des habitudes de vie que lui impose son environnement climatique et social. Ces déterminismes lui laissent-ils une marge, autre que résiduelle, de liberté? Abandonnant ce débat aux métaphysiciens et aux moralistes, l'économiste se borne à considérer comme libres les actions ou abstentions dont décide un individu sans s'y trouver contraint par ces règles obligatoires, lois, ordonnances, décrets, arrêtés, assorties de châtiments exécutables par force publique, qu'édictent les détenteurs du pouvoir politique.

Or, dans les sociétés modernes, un tel pouvoir appartient essentiellement à1'Etat. Nul ne le considère donc comme un agent économique ordinaire, encore qu'il se comporte parfois comme tel, personne morale de droit public se procurant sur les marchés biens et services nécessaires à 1'accomplissement de ses tâches régaliennes: par exemple il achète des uniformes pour ses soldats. Mais la situation change du tout au tout lorsque par exemple il soumet à autorisation de ses fonctionnaires les licenciements de salariés du secteur privé par leurs patrons. L'on érige d'ailleurs communément en critère majeur de classification des régimes économiques, libéraux, planificateurs ou mixtes, libre-échangistes ou protectionnistes, l'étendue de l'activité contraignante de l'Etat en matière d'échange de biens et de services.

CHAPITRE DEUXIEME. LES BIENS ET LES SERVICES.

Section première. Définitions préliminaires.

Les êtres humains réagissent à des besoins vitaux comme ceux de manger, de boire, de dormir, de se protéger du froid, de chasser leurs maladies, à des besoins impérieux comme celui de la sexualité, enfin à des désirs multiples dont l'assouvissement, même néfaste, leur rend la vie agréable.

L'on appelle biens des matières ou agrégats de matières, solides, liquides ou gazeux, bruts ou transformés, susceptibles d'appropriation: par exemple du pétrole, un marteau-pilon, un vêtement.

La définition du service s'avère plus complexe. Un service résulte de la mise à disposition d’autrui demandeur, par un offreur, d'une qualité de sa personne et par exemple de sa force de travail manuel ou intellectuel ou encore, lui appartenant, d'un bien défini comme ci-avant ou d'un pouvoir d'achat, ou encore d'une combinaison de ces éléments. Le vendangeur offre au vigneron de couper du raisin dans sa vigne; le propriétaire d'une maison offre de la bailler en location au chercheur de logement; le patron de taxi offre au voyageur de le recevoir dans son véhicule et de le transporter où il désire; le banquier offre au commerçant de faire tenir par des employés le compte de ses recettes et dépenses et de lui prêter du pouvoir d'achat.

Il existe certes des offres hybrides ou difficiles à classer. L'offre de ressemelage faite par un cordonnier combine indissolublement celle d'un bien, morceau de cuir ou de caoutchouc, et celle d'un service de main d'oeuvre. Certains auteurs se demandent si la fourniture de courant électrique, énergie immatérielle non stockable, constitue la vente d'un bien ou la prestation d'un service.

Mais il faut tendre à l'unité. Je propose donc la définition suivante: chaque bien ou service satisfait un besoin ou un désir et possède une valeur d'échange.

Section deuxième. Commentaires et classifications.

La science économique ignore les jugements moraux: elle range la cocaïne parmi les biens, la prestation d'une prostituée parmi les services, mais abandonne ailleurs, hors de son domaine, l'air atmosphérique qui, surabondant et insusceptible d'appropriation, donc d'acquérir une valeur d'échange, satisfait pourtant notre besoin vital de respirer.

Certaines classifications fréquentes des biens et services me semblent manquer d'intérêt. Ainsi en va-t-il de celle entre biens et services de production, qui servent à fabriquer d'autres biens et services, et biens et services de consommation, qui satisfont le besoin ou désir du consommateur terminal. Je qualifie ce charbon bien de consommation si, quidam ordinaire, je le brûle dans la chaudière de ma maison et bien de production si, industriel, je m'en sers pour fabriquer du coke à fonte. Le recyclage des déchets par ailleurs, qui transformera mon vieux pantalon en papier, éloigne indéfiniment la consommation terminale. Importe davantage la distinction entre biens et services identiques, analogues, de remplacement ou sans rapport direct entre eux.

Certains biens ou services, de plus en plus nombreux à notre époque de normalisation des prestations et de production industrielle en série, passent pour identiques, sauf imprévisible accident, aux yeux des agents économiques qui les échangent: des barils de pétrole brut ou des sacs de blé d'un quintal déterminés en leurs provenance et qualité, ou encore des voitures automobiles neuves de mêmes marque, série et année de mise en circulation, ou encore des actions ordinaires au porteur d'une société anonyme, ou encore les services rendus par les caisses d'épargne aux détenteurs de livrets A.

Passent pour analogues et non plus identiques divers petits ordinateurs d'occasion. Pour le transport des voyageurs, le bien que constitue une voiture automobile personnelle et les services des compagnies ferroviaires ou d'aviation possèdent vocation à se remplacer.

Enfin d'autres biens ou services demeurent entre eux sans rapport direct évident: une brosse à dents et un contrat d'assurance contre l'incendie.

CHAPITRE TROISIEME. LES MARCHES.

Section première. Pluralité et inégale étendue des marchés..

J'appelle marché tout espace dans les limites duquel les agents économiques échangent des biens et des services. Les marchés des capitaux et de la main d'oeuvre, sans différer en leur nature des autres marchés de biens et de services, présentent des caractères propres qui méritent mention.

Sous-section première. Pluralité des marchés.

Il existe, non pas un marché unique, mais une pluralité de marchés, autant que de combinaisons possibles entre chaque agent économique et chaque bien ou service. La pluralité des marchés implique en outre nécessairement l'inégalité de leur étendue. Quelques exemples me suffiront pour illustrer ces aphorismes. Je me rends certes, pour mes achats personnels d'épicerie ordinaire, jusqu'aux magasins de grande surface de ma périphérie urbaine, mais point jusqu'à ceux de la ville voisine distante de cinquante kilomètres. Je me limite même aux épiciers du quartier si j'ai oublié hier d'acheter l'huile de table. Pour les biens de cette sorte, je me contente donc d'un marché local. La société commerciale à succursales multiples exploitant le magasin de grande surface se procure, elle, sur un marché plus vaste les produits qu'elle vend: les légumes frais sur un marché régional des maraîchers; le café en vrac à torréfier, qui ne pousse pas en Europe, sur un marché international. Par contre, je consentirai à parcourir plusieurs centaines de kilomètres si, désireux d'acheter un bien durable de forte valeur unitaire, disons une voiture automobile neuve, j'apprends qu'on les vend là-bas un quart moins cher qu'ici. Je me place dès lors sur un marché interrégional.

Sous-section deuxième. Mobilité des biens, des services et des agents économiques.

Les agents économiques, les biens et les services se déplacent ou bien on les déplace en permanence à la rencontre les uns des autres. Les biens transportables vont du lieu où on les produit vers le lieu où on les utilise: le pétrole brut du puits d'extraction vers l'usine de raffinage, puis l'essence vers la station du pompiste. Les acheteurs vont vers les biens immeubles: le citadin aisé vers les campagnes où subsistent de beaux manoirs. Les usagers vont vers les services à infrastructures lourdes: le voyageur jusqu'à la gare du chemin de fer. Les prestataires de services immatériels vont vers les usagers: le démarcheur d'assurance sur la vie vers les petits bourgeois au porte à porte. Les travailleurs salariés vont vers les lieux de leur labeur, les chômeurs vers ceux où 1'on embauche, mais parfois le contraire arrive: le fabricant de pyjamas délocalise ses machines à coudre vers un pays du tiers monde où l'on coud pour une bouchée de pain.

Sous-section troisième. Importance du concept de mobilité économique.

Il existe un rapport évident entre d'une part la mobilité d'un bien ou d'un service et des agents économiques qui l'offrent et le demandent, d'autre part 1'étendue de son marché. Les marchés mondiaux correspondent aux mobilités maximales.

Chaque mobilité dépend de facteurs variables. L'initiateur du déplacement d'un bien veille à l'absence de disproportion majeure entre sa valeur d'échange estimée, qui résulte de sa désirabilité, une fois à bon port, et le coût de son transport, qui dépend de son poids, de son volume, de sa fragilité, de la distance à parcourir: l'offreur fait voyager plus volontiers, pour atteindre les acheteurs, une tonne d'or entre 1'Afrique du sud et le Canada qu'une tonne de gravier de rivière entre 1'estuaire de la Gironde et la Savoie. Il en va de même pour les services: une officine de renseignements juridiques en plusieurs langues, satisfaisant ses abonnés par télécopie, rencontre beaucoup moins de difficultés pour desservir un nouveau pays aux antipodes qu'une compagnie de chemin de fer pour ouvrir une ligne nouvelle sur vingt kilomètres là où n'existe pas de voie ferrée.

Les progrès constants des techniques de communication et de transport, depuis la domestication du cheval et l'invention de la roue jusqu'à celle, naguère déjà, de l'aviation et du téléphone, concourent à élargir un nombre croissant de marchés. Aux temps anciens ne voyageaient, parmi les marchandises lourdes, que celles d'une absolue nécessité ou bien de grand prix: le blé, l'or. Les siècles passant, l'on transporta de plus en plus de choses utiles, puis, avec le recul du critère d'utilité, simplement agréables: des oranges.

Favorise en outre depuis peu l'universalisation de certains marchés la mode de l'exotisme, corrélative à celle des périples lointains pour loisirs qui agite beaucoup de vacanciers, parfois modestes, des pays riches à la faveur de l'essor des services touristiques. Ces consommateurs, jadis prisonniers de leurs zones alimentaires, celles du blé ou du riz, celles du vin ou de la bière, délaissent désormais les joies du provincialisme culinaire au profit de nourritures et de boissons que, trop loin de leurs aires traditionnelles, les ancêtres ignoraient: les alcools de grain, la semoule de blé dur transformée en couscous.

Des obstacles néanmoins subsistent, d'inégale force dissuasive, et d'abord, en raison de leur évidence, ceux qu'impose la géographie: par exemple, à distance égale, un marché régional se créera plus aisément, des maraîchers aux marchands de légumes frais, vu les coûts de transport rapide, entre des lieux situés dans la même plaine alluviale qu'entre ceux que séparent de hautes montagnes.

L'on ne saurait passer non plus sous silenceles facteurs limitatifs culturels: habitudes alimentaires ou vestimentaires résistant aux progrès des transports et aux engouements cosmopolites, notamment dans les pays pauvres; interdits religieux librement et massivement respectés. Il paraît peu probable qu'un marché du vin et des jambons de porc s’instaure entre l'Europe du sud, de tradition helléno-chrétienne, et l'Afrique du nord à peuplement musulman.

Sous-section quatrième. Vacuité du concept de marché national.

Les obstacles ci-avant décrits à 1'extension des marchés procèdent de la liberté des agents économiques, pris entre l'attrait de leurs désirs et le souci de leur intérêt pécuniaire. Aucun marché naturel ne correspond à un espace strictement enclos dans des frontières politiques ou administratives. La nation notamment constitue une entité, non point économique, mais culturelle toujours, politique le plus souvent. Je reviendrai plus tard sur son contenu réel et me borne pour l'instant à cet aveu penaud: je n'imagine point, malgré mes efforts, un marché national ou plurinational issu de génération spontanée. Il concernerait nécessairement un bien ou un service lié à un particularisme étroit, c'est-à-dire produit et utilisé dans les limites territoriales de la nation ou du groupe de nations et là seulement: nulle part ailleurs. L'on songe certes aussitôt au pain croustillant en baguette, spécialité bien française, mais boulangers et clients se rencontrent sur un marché petitement local et non point national.

Des motifs juridiques et linguistiques font certes parfois encore de la nation le cadre territorial naturel de coalitions permanentes d'agents économiques, syndicats de salariés et associations consuméristes notamment, mais cette spécificité n'aboutit pas à la création de marchés clos, même pour la main d'oeuvre.

N'existe donc un marché national que par décision autoritaire de l'Etat considéré imposant un protectionnisme ou d'un Etat étranger hostile imposant un blocus: avant que prenne forme 1'espace économique communautaire d'Europe occidentale, seuls des actes d'Etat contrariaient 1'instauration naturelle de marchés régionaux transfrontaliers, en Flandre, en Catalogne et ailleurs, pour les biens et services de consommation banale. Plus généralement, le choix, non point entre protection et libre échange, la mondialisation restant encore inachevée, mais entre peu et beaucoup de protection limitative de la liberté des échanges vaut critère de classement des régimes économiques. Les agents économiques répliquent d'ailleurs parfois par des délits, contrebande, évasion de capitaux, immigration clandestine, aux règles étatiques lorsqu'ils les trouvent abusivement dommageables.

Section deuxième. Perfection et imperfection des marchés.

Sous-section première. Approche du concept de marché parfait.

Nul ne l’ignore: il existe une corrélation entre les quantités offertes et demandées sur le marché d’un bien ou d’un service et les prix qui y sont pratiqués. J’y reviendrai plus longuement dans le titre deuxième. On nomme parfaits les marchés lorsque les variations de l'offre et de la demande ou les paris sur ces variations proches y influencent instantanément les prix, puis les quantités offertes et demandées. S'y échangent des documents représentatifs, à de multiples exemplaires, de droits patrimoniaux strictement identiques (billets de banque en monnaie étrangère, actions et obligations au porteur) ou encore des marchandises présumées identiques en raison de la normalisation de leurs quantités unitaires et de leurs qualités, aisément stockables en outre ou dont on règle la production presque du jour au lendemain: matières premières agricoles ou minières, produits industriels très peu transformés.

0ffreurs et demandeurs, qui s'adonnent souvent à la rétention spéculative, concluent de préférence leurs échanges en des lieux spéciaux, les bourses, par enchères à la criée aboutissant à des cours fluctuants, mais uniques dans 1'instant. Les banques et des courtiers spécialisés servent souvent d’intermédiaires. Les opérateurs bénéficient, par téléphone, télécopie ou affichage sur écrans électroniques, d'informations immédiates sur les quantités échangées et les cours d'ici et d'ailleurs. La rigueur de ces conditions cumulatives explique 1a rareté des marchés parfaits.

Sous-section deuxième. Modalités des échanges sur les marchés parfaits.

Parmi les divers opérateurs sur un marché parfait, certains, que le temps bouscule, par exemple pour payer demain des salaires en yens alors qu'on encaissait hier une facture en dollars, passent leurs ordres au mieux, demandant ainsi à leur banque de conclure vite au meilleur cours possible, vendant, dans l’exemple choisi, les dollars pour acheter des yens. D'autres, plus quiets, fixent un cours maximal ou minimal au delà ou en deçà duquel la banque ou le courtier différera d'exécuter.

L'on distingue encore ceux qui opèrent au comptant, pour un échange réalisé le jour même, de ceux qui opèrent à terme: à un cours fixé dès ce jour-là, quoi qu'il advienne ensuite à la hausse ou à la baisse, l'on échangera les biens un mois plus tard ou davantage. Sous certaines conditions, les opérations à terme peuvent s’effectuer à découvert: le spéculateur à la baisse vend à terme au prix du jour un bien qu'il ne possède point dans 1'espoir de 1'acheter ensuite moins cher, juste avant de livrer, tandis que le spéculateur à la hausse achète à terme au prix du jour, sans en détenir le premier sou, un bien dans l'espoir de le revendre plus cher dès sa livraison, juste avant de payer.

Il me faut rendre ici justice aux spéculateurs. Les pamphlétaires populistes en disent pis que pendre. Les va-et-vient de ces professionnels, loin de valoir filouterie, rendent un service éminent. Leurs anticipations régularisent des cours qui, sinon, évolueraient, dans la panique, des sommets aux abîmes.

Sous-section troisième. L’imperfection des marchés.

L'imperfection d'un marché provient parfois de ce que l'information y circule mal, sinon entre professionnels, offreurs principaux, que renseignent assez bien leurs syndicats, du moins vers les particuliers demandeurs qui, lents à rejoindre les associations consuméristes, disposent seulement, pour leur gouverne, des étiquettes dans les boutiques, des messages publicitaires, des cotes et mercuriales dans la presse spécialisée. Or les agents économiques mal informés prennent souvent des décisions inopportunes.

L'imperfection d'un marché provient aussi des forces d'inertie qui freinent parfois la mise en oeuvre par les agents économiques de leurs décisions pourtant opportunes. Ici le schéma s’inverse: bien davantage que sur les particuliers, limités juste par leurs ressources et leurs goûts, cette inertie pèse sur les professionnels, surtout quand la raison suggère d'amorcer ou d'accroître une offre. La nature impose d'abord certains délais aux paysans et notamment aux arboriculteurs: l'on ne cueillera pas demain les fruits des pommiers plantés hier. Nul par ailleurs ne change volontiers de métier lorsqu'il y faut un long ou difficile apprentissage. Par ailleurs encore le délai d'augmentation de l'offre croît en raison directe de l'ampleur des besoins en outillage lourd et en personnel qualifié. L'industriel que séduit un projet mirifique, mais coûteux en investissement, loin de s’y précipiter, tête baissée, attend que persiste la conjoncture haussière, puis achète des machines, embauche des ouvriers, organise le travail. Une bonne année s'écoulera, voire davantage, entre le jaillissement du projet et les premières sorties d'usine. Il existe bien sûr aussi, moins fréquente, une rigidité inverse, freinant la diminution de l'offre par les professionnels. Lorsque les mangeurs de viande dédaignent soudain celle des bovins, les éleveurs ne raréfient leur offre qu'au terme d'une reconversion échelonnée sur plusieurs années.

On l’aura compris : l’incohérence initiale des décisions et la lenteur des ajustements correctifs caractérisent souvent les marchés imparfaits. J’y reviendrai dans le titre deuxième, consacré au système d’économie libérale.

Section troisième. Singularités des marchés de capitaux.

Sous-section première. Marchés primaires et marchés secondaires.

Je parle ici de capitaux au sens très technique du terme. Les Etats et certaines collectivités publiques et grandes entreprises profitent de leur renommée pour se procurer du pouvoir d'achat auprès de ceux qui en détiennent excédentairement, épargnants ou gestionnaires d'épargne collective. Elles leur remettent, en échange, des titres représentatifs, toujours transmissibles à autrui, souvent négociables à la criée sur des marchés parfaits et libellés le plus souvent au porteur. L'opération s'analyse soit en un prêt, 1'emprunteur promettant au prêteur de lui verser un intérêt, soit, lorsque le demandeur de pouvoir d’achat est une entreprise privée, en un investissement risqué ouvrant part à éventuels bénéfices. On appelle primaire ce marché initial, qui constitue un marché de services. Les banques, rémunérées par une commission, y servent souvent d'intermédiaires collecteurs entre demandeurs et offreurs de pouvoir d'achat.

On appelle par ailleurs secondaire le marché de biens, et non plus de services, où s'échangent les titres représentatifs négociables. L'on y conclut, moyennant un prix ou cours de cession, des achats et des ventes.

Sous-section deuxième. Marché monétaire et marché financier.

L'on distingue en second lieu le marché monétaire, qui est celui de l’argent à court terme, du marché financier, qui est celui de l’argent prêté à long terme ou investi à risque en capital.

Sur le premier, uniquement primaire, les Etats, qui en échange délivrent des bons du trésor, et les entreprises de vaste renommée, qui en échange délivrent des billets de trésorerie, collectent des capitaux qu’ils empruntent à court terme, pour un an au plus, parfois pour trois mois, voire pour dix jours ou même au jour le jour. Ils remboursent aux derniers porteurs, à 1'échéance, ces reconnaissances de dette transmissibles de main en main, mais non négociables sur un marché de masse. Ce marché monétaire direct permet donc de pallier les déficits de trésorerie des uns par placement des excédents provisoires de liquidités des autres.

Les capitaux à long terme (qui peut aller jusqu’à trente ans dans le cas de certains Etats demandeurs) s'échangent, quant à eux, sur le marché dit financier. Primaire, les entreprises y sollicitent soit des associés pour le meilleur et pour le pire, auxquels elles remettent des actions, titres de propriété sociétaire, soit des prêteurs, auxquels elles remettent des obligations, titres de créance. Les Etats et autres personnes morales de droit public, collectivités territoriales, établissements publics, émettent des emprunts, dont les titres ne diffèrent des obligations que par leur nom. Actionnaires, obligataires et souscripteurs d'emprunts peuvent ensuite à tout moment mettre en vente leurs titres négociables sur des marchés secondaires à la criée, les bourses des valeurs, qu'abritent en leurs palais de rares villes: les places financières.

Normalement, dans le cas d’emprunt au sens large, le taux d’intérêt décroît dans la même proportion que la durée de l’emprunt, car l’on considère que le risque de voir l’emprunteur tomber insolvable décroît d’autant.

Sous-section troisième. Conséquences de cette organisation sur la mobilité des capitaux..

Les avantages que procurent le stockage des titres chez des dépositaires, voire leur dématérialisation, la transmission des ordres à distance pour un coût marginal, les transferts par de simples jeux d'écritures, la minutieuse ordonnance des criées, l'absence enfin d'obstacles culturels aux errances des capitaux, n'importe où désirables, leur confèrent une mobilité presque absolue sur des marchés à vocation résolument mondiale.

Sous-section quatrième. Les marchés particuliers.

A côté du marché monétaire des bons du trésor et des billets de trésorerie fonctionne celui, monétaire aussi, dans lequel les banques agissent comme prêteuses à court terme contractantes et non plus comme intermédiaires placeurs. Je choisis par commodité, malgré l’énorme importance de ce marché-là, d’en traiter dans le chapitre consacré aux instruments de paiement et notamment à la monnaie scripturale.

A côté du marché financier des actions et des emprunts d’Etat et obligations fonctionne celui, financier aussi, mais utilisé plutôt, du côté des emprunteurs, par les particuliers et les petites entreprises, du crédit hypothécaire fourni par des établissements spécialisés ou distribué par l’intermédiaire des notaires. Son importance demeure limitée.

Section quatrième. Singularités des marchés de main d'oeuvre.

Les marchés de main d'oeuvre impliquent des êtres humains offreurs de services indissociables de leur propre personne. Ils se situent donc, fortement cloisonnés, à l'extrême opposé de celui, vaste et fluide, du pouvoir d'achat, autrement dit des capitaux. Les gens sédentarisent en effet de plus en plus leur logement et répugnent à changer d'habitudes. La mode, dans les pays riches, des voyages d'agrément n'infirme pas cette tendance. Le candidat au salariat, amateur d'emploi à poste fixe, accepte à la rigueur plus aisément un travail itinérant, s'il lui permet de conserver stable sa résidence, qu'un travail 1'obligeant à un nomadisme en roulotte ou à un déménagement loin de sa région ou, pire encore, à une expatriation vers un pays de moeurs étranges dont il ne parle pas la langue et où il craint de rencontrer peu de compatriotes. Les facteurs culturels et plus généralement les mentalités jouent donc sur ces marchés un rôle primordial.

Quelques exemples me suffiront. Se placent d'emblée, chacun dans sa catégorie, sur un marché international du travail 1'expert en physique nucléaire parlant couramment 1'anglais et prêt à s’en aller au bout du monde pour y accroître dans un luxueux confort son mirobolant salaire et par ailleurs, à 1’opposé, paradoxalement. l'illettré sans métier, originaire d'un bidonville tropical, mais robuste et en bonne santé, prêt lui aussi à s'en aller au bout du monde pour y trouver par un labeur de force une pitance qu'il accepte frugale. Intervient au contraire sur un marché étroitement local le bachelier en lettres et clerc aux écritures, soudain chômeur, lorsqu'il refuse à la fois le prétendu déclassement social d'un métier manuel et 1'exil prétendu hors de la bourgade où le retiennent sa petite maison dont il paye encore les traites, ses enfants très contents de leurs professeurs du collège et ses compagnons de pétanque. Sa mobilité excède peu celle d'un esquimau du grand nord ou d'un pygmée de la forêt équatoriale, trop adapté à son climat extrême, aux moeurs et au dialecte de sa tribu et donc inapte à vivre ailleurs.

CHAPITRE QUATRIEME. LES PRIX.

Section première. L’incommodité du troc.

L'incommodité du troc explique le recours à des prix que 1'on règle au moyen d'instruments de paiement libellés en monnaie. Procède en effet d'une logique primitive le système en lequel les gens échangent, en cas de besoin, les biens et services qu'ils produisent contre ceux qu'ils ne produisent pas, le paysan payant ses vêtements au moyen de volailles, le manoeuvre sa nourriture en heures de corvée. Le troc n'exclut d'ailleurs pas la prisée. Une échelle des valeurs courantes d'échange s'établit en effet et vite elle ressemble à un barème de prix usuels: une paire de chaussettes en laine contre trois douzaines d'oeufs.

Section deuxième. Le vocabulaire des prix.

J'entends ce dernier mot en son sens le plus large, soit, au choix:

- rémunération, d'agent économique demandeur à agent économique offreur, de la fourniture d'un bien ou d'un service;

- rapport d'échange d'un bien ou d'un service avec la monnaie;

- plus simplement, expression d'une valeur vénale.

L'emploi de ce mot se justifie donc n'importe quand. L'usage affecte néanmoins des dénominations particulières à certaines sortes de prix.

Lorsqu'on parle de cours, cours du baril de pétrole brut naphténique de Babou-al-Jimali ou du titre de cent roupies de 1'emprunt burlandais à 38,15% de 1987, l'on désigne les prix uniques instantanés qui se forment à la criée, sur enchères groupées comme en organisent entre eux les professionnels, en des bâtiments adéquats, pour des biens identiques normalisés, offerts par lots.

De même désigne-t-on:

- sous les noms de salaires, honoraires, coût de main d'oeuvre facturé les prix des services de travail humain pur et simple;

- sous les noms de loyers, fermages, péages les prix des services d'usage de choses mobilières ou immobilières appartenant ou concédées à autrui;

- sous le nom d'intérêts les prix des services de prêt de pouvoir d'achat.

De même parle-t-on de primes d'assurance, de redevances de franchise, et caetera. Il s'agit encore et toujours de prix.

Section troisième. Approche sommaire de la formation des prix.

J'étudierai plus tard, dans les chapitres consacrés à l'économie libérale de marché, les mécanismes de formation des prix. Parfois l'offreur fixe un prix à l'avance et le propose au demandeur, libre de l'accepter ou de décliner l'offre. Parfois le prix résulte d'un marchandage individuel ou collectif, ce dernier notamment pour les salaires négociés au niveau syndical, ou encore d'enchères. Ces différences, et les autres du même genre, n'induisent pas d'effets économiques significatifs.

CHAPITRE CINQUIEME. LES INSTRUMENTS DE PAIEMENT.

Section première. Les deux et peut-être trois catégories d’instruments de paiement.

Il existe deux et peut-être trois catégories d'instruments de paiement. Leur dénomination technique comporte le terme de monnaie pourvu d'un sens fort différent de celui qu'impliquait, en sous-section deuxième de la section troisième du chapitre troisième, 1'expression de marché monétaire. Cette imprécision sémantique nuit à la clarté du débat.

Sous-section première. Monnaie fiduciaire et scripturale.

La première catégorie d'instruments de paiement comprend, sous le nom générique de monnaie fiduciaire, parce que reçue avec confiance, les espèces monétaires, autrement dit les billets de banque et les pièces de monnaie: le numéraire.

La seconde catégorie comprend, sous le nom générique de monnaie scripturale (car donnant lieu à des écritures du débit du compte d'un agent économique au crédit du compte d'un autre), l’ensemble des droits de tirage que les clients des banques et des centres de chèques postaux exercent par divers documents et objets, chèques, traites, ordres de virement occasionnels ou permanents, titres interbancaires de paiement, cartes de crédit, et caetera.

Certains commentateurs insistent depuis peu sur la montée en puissance d'une troisième catégorie monétaire, qu'ils nomment électronique. Il y faut regarder de plus près. Les cartes de crédit classiques, qu'elles servent à régler les notes des marchands ou à extraire le numéraire des distributeurs automatiques, font circuler de la monnaie scripturale. Leur particularité, secondaire, réside en ce que le donneur d'ordre se soumet à vérification, non point en apposant sa signature manuscrite, mais en pianotant sur un clavier son numéro de code confidentiel.

Sous-section deuxième. La nouvelle monnaie dite électronique.

Il en va autrement des cartes, au porteur ou nominatives, sur lesquelles on stocke un pouvoir d'achat déterminé d'avance. Leur acquisition ou leur chargement périodique nécessite certes la remise de numéraire ou un débit en compte, mais ensuite, perdant lien avec leur origine, elles deviennent des instruments de paiement autonomes. Leur usage demeure encore restreint: au porteur et garnies d'une somme forfaitaire et définitive, ces cartes règlent par exemple le prix des communications téléphoniques dans les cabines ou des voyages sur le chemin de fer métropolitain ou des péages sur les autoroutes, mais la force des choses mène à ce que bientôt elles acquièrent, au porteur pour de faibles sommes, nominatives et codées au delà, pouvoir libératoire général. Simplement faudra-t-il aux boutiquiers se doter d'appareils lecteurs adéquats.

D'aucuns imaginent à plus long terme la mise en mémoire informatique par les particuliers et les entreprises, sur des supports protégés, de fortes réserves de pouvoir d'achat utilisées en salaires, prix, produits d'épargne, par dialogues d'ordinateurs. Cette monnaie électronique supplanterait dès lors peu à peu les monnaies fiduciaire et scripturale, sauf à ce que survive le numéraire pour les échanges occultes. Les fournisseurs remplaceraient auprès de leurs clients, pour l'octroi des crédits d'achat à court terme, les banques délestées de leurs dépôts à vue.

Sous-section troisième. Les agrégats monétaires.

En comptabilité nationale, l’on désigne sous le nom de masse monétaire la somme des instruments de paiement utilisables à une date donnée sur le territoire national et l’on y distingue quatre agrégats de volume croissant et de disponibilité décroissante. Le premier agrégat dit M1 indique les disponibilités les plus immédiates ; il comprend le numéraire en circulation et les avoirs en comptes bancaires à vue. Pour obtenir le second agrégat ou M2, l’on ajoute à M1 les avoirs sur livrets dans les caisses d’épargne et dans les banques et les avoirs en comptes bancaires bloqués. Pour obtenir le troisième agrégat ou M3, l’on ajoute à M2 les avoirs à court terme des sociétés d’investissement à capital variable (sicav) et des fonds communs de placement. Pour obtenir le quatrième agrégat ou M4, l’on ajoute à M3 l’encours des titres négociables à court terme et notamment des bons du trésor.

Section deuxième. L'institut d'émission.

Sous-section première. Intérêt économique des espèces monétaires pour leurs porteurs et leurs fabricants.

Les espèces monétaires, instruments fiduciaires, possèdent une utilité économique: elles permettent le règlement des prix minimes et des prix des prestations occultes. On ne tire pas un chèque, instrument scriptural, pour payer une baguette de pain, car la banque ne le tolérerait pas longtemps: elle rémunère une main d'oeuvre affectée à la manipulation des documents. On ne tire pas non plus un chèque pour payer dix kilogrammes de cocaïne, car il en resterait, dans les livres de la banque, des traces écrites valant indice de culpabilité.

La fabrication du numéraire et sa vente aux banques et établissements assimilés constituent par ailleurs des activités fort lucratives: le coût de fabrication d'une pièce métallique et d'un billet en papier, autrement dit d'un jeton et d'une vignette, majoré du coût d'entretien de leur gage, demeure inférieur à leur prix de vente, qui égale leur valeur faciale. Lorsque ce fabricant, généralement dénommé institut d'émission, vend à une banque, pour le prix de cent francs, un billet de cent francs, il réalise un confortable bénéfice.

Sous-section deuxième. Le problème du gage.

Mais je viens de parler de gage. Je m'en explique donc. L'institut d'émission, pour créer et entretenir la confiance sans laquelle nul ne consentirait à recevoir en paiement des vignettes et des jetons, promet de rembourser en biens réels ces signes monétaires, pour leur valeur faciale, à n’importe quel porteur, n'importe quand, selon un barème de convertibilité rendu public. Il pourrait certes rembourser en sacs de blé, en tonneaux ou en litres de vin, en réfrigérateurs, mais il estime plus commode de le faire en métaux précieux, or et argent, inoxydables, aisément divisibles, coûteux sous un faible volume. Ainsi chaque institut d'émission possède-t-il en permanence un stock de ces métaux, ou d'or seulement, pour une valeur d'ailleurs fort inférieure à la somme des valeurs faciales des billets et pièces en circulation: la probabilité mathématique d'une ruée vers 1'or de tous les porteurs à la fois demeure mince en période normale.

Je viens de décrire le système qui s’appliquait jadis, avant que les Etats y interviennent dans le contexte de leur politique monétaire dirigiste, ou qui, plus rarement, s’applique encore là où l’Etat n’intervient pas. Le monopole des instituts d'émission étatisés, un par nation souveraine, résulte en effet, non d'une nécessité économique, mais d'une volonté politique des Etats, qui en profitent pour édicter à l’égard des porteurs privés, particuliers et entreprises, le cours forcé des billets et pièces émis, autrement dit pour supprimer leur convertibilité en métaux précieux, conservant ainsi le bénéfice sans les risques. Je reviendrai plus longuement sur le système étatisé d’une part dans le chapitre suivant consacré à la monnaie, d’autre part dans le titre consacré aux moyens du dirigisme et notamment à la politique monétaire.

Mais rien n'empêche en l’état actuel que des entreprises financières privées mondialement connues pour leur solidité, qui leur sert de gage, émettent des vignettes au porteur affectées d'une valeur faciale et que les gens les agréent communément comme instruments de paiement. Certains chèques de voyage présentent ainsi le caractère d'une monnaie fiduciaire et dans plusieurs pays les commerçants les préfèrent aux billets de leur institut national d'émission.

Section troisième. Fonctionnement du système bancaire.

Sous-section première. Services rendus aux clients déposants.

De nombreux agents économiques, loin de dépenser aussitôt le pouvoir d'achat qu'ils acquièrent, constituent des réserves en vue de dépenses futures. Les banques rendent d'abord à ces épargnants, particuliers ou entreprises, le service de recevoir en dépôt leurs espèces monétaires pour éviter qu'ils les conservent à domicile, exposées aux vols. Elles leur rendent aussi le service d'encaisser pour eux les instruments de paiement en monnaie scripturale, chèques, traites et autres, établis à leur profit. Elles portent ces sommes, qu'elles proviennent de versements d'espèces ou de remises d'effets, au crédit de comptes ouverts nominativement aux déposants, délivrent à ces derniers chéquiers et cartes de crédit, honorent les paiements qu'ils font au moyen de tous instruments, passent les écritures correspondantes et calculent les soldes des débits et des crédits.

Les banques font le plus souvent payer ces services sous forme de prix de chéquiers ou d'agios de tenue de compte et elles rémunèrent en contrepartie par des intérêts, certes assez faibles, les comptes créditeurs. En France, singulièrement, les banques pour la plupart délivrent les chéquiers gratuitement, mais ne versent pas d'intérêts créditeurs.

Sous-section deuxième. Transformation de l’épargne en crédit.

Les banques transforment l'épargne en crédit, car elles prêtent le pouvoir d'achat, obtenu des déposants à peu de frais ou gratuitement, aux particuliers et entreprises qui en ont besoin et qui leur inspirent confiance, moyennant intérêts débiteurs et agios qui représentent 1'essentiel de leurs recettes d'exploitation. Les modalités de ces prêts sont diverses. Tantôt les banques payent directement aux vendeurs les prix des achats, faits par les emprunteurs, de biens meubles ou immeubles. Tantôt elles autorisent lesdits emprunteurs à exercer sur elles des droits de tirage à découvert et à passer débiteurs en compte. Tantôt elles leur avancent le montant des créances à terme qu'ils détiennent sur leurs propres clients, matérialisées par des factures et parfois par des traites qu’elles se font remettre et se chargent d’encaisser.

Pour le calcul des intérêts débiteurs, chaque banque fixe d’abord, compte tenu du taux directeur de la banque des banques (dont nous parlerons à la section suivante), un taux de base qu’elle applique à ses clients les plus fiables et qu’elle fait varier pour les autres selon l’importance du risque encouru d’insolvabilité ou de retard dans le remboursement et selon la qualité des garanties (cautions, hypothèques, et caetera) offertes.

Les crédits ainsi consentis produisent un effet multiplicateur très important sur le montant global des droits de tirage, c’est-à-dire sur la masse monétaire scripturale. Lorsque par exemple le client autorisé émet un chèque à découvert, l'encaissement de celui-ci par son bénéficiaire accroît le solde créditeur du compte bancaire de ce dernier, qui conserve bien sûr intacts ses propres droits de tirage. La banque utilise aussitôt cet accroissement de solde pour un autre prêt, et ainsi de suite.

Section quatrième. Les banques des banques.

Sous-section première. Fonctionnement du système de refinancement des banques.

Les banques à vrai dire ne prêtent pas la totalité des sommes que leurs clients leur confient en dépôt. Elles parient sur 1'improbabilité d'une panique des déposants se ruant ensemble à leurs guichets pour retirer leurs fonds. Par prudence néanmoins, elles conservent, pour faire face aux retraits, une fraction des dépôts, qu'elles ne prêtent point. Il arrive parfois pourtant qu'elles manquent momentanément de trésorerie pour cause de décalage entre encaissements et décaissements importants, notamment lors des grandes échéances périodiques des factures et des salaires. Elles tentent d’abord d’emprunter à très court terme, de gré à gré, aux autres banques, mais n’y parviennent pas toujours. Interviennent alors les banques des banques: elles avancent aux banques les sommes qui leur manquent, moyennant intérêt et généralement sur justification des créances à recouvrer qu'elles détiennent.

Je ne m'étends point sur les mécanismes par quoi procèdent les banques des banques, car ces mécanismes n'intéressent que les spécialistes. Je précise simplement que le procédé du réescompte des effets de commerce détenus par les banques solliciteuses est généralement abandonné et que les banques des banques procèdent surtout, après des appels d’offres, par voie de prise en pension de titres à court terme (bons du trésor émis par l’Etat et billets de trésorerie émis par les grandes entreprises) détenus par les banques solliciteuses.

Les banques compromettraient bien sûr leur capacité bénéficiaire si elles appliquaient à leurs propres clients débiteurs, particuliers et entreprises, un taux inférieur à celui qu'elles payent simultanément aux banques des banques. Ce dernier taux, nommé pour cela taux directeur, sert donc de plancher pour 1'ensemble des crédits. Quand il augmente, les taux banals augmentent aussi, freinés dans un premier temps par la concurrence entre banques qui fait que certaines d’entre elles préfèrent rogner d’abord un peu sur leur marge bénéficiaire afin d’attirer des clients emprunteurs. Quand le taux directeur diminue, les banques s’abstiennent dans un premier temps, par avidité, de répercuter cette baisse au profit de leurs nouveaux clients emprunteurs, puis la concurrence entre elles les oblige à le faire.

Sous-section deuxième. Enoncé sommaire du problème du monopole des banques centrales.

Le monopole de la fonction de banque des banques confié à autant de banques centrales étatisées que de nations souveraines et la concentration de chaque banque centrale et de chaque institut d'émission de numéraire en un organisme unique résultent, non point certes d'une nécessité économique, mais de la volonté politique des Etats qui veulent notamment garder la haute main sur les taux directeurs. Rien en effet ne s'imagine mieux que plusieurs banques des banques de droit privé en situation de concurrence, bien adaptées à leur métier. Elles reçoivent seulement les dépôts de très grosses sommes et les utilisent en partie pour des avances de trésorerie aux banques ordinaires.

Section cinquième. Mécanisme d’unification des taux du marché monétaire.

Les taux du marché monétaire direct dont il a été question à la sous-section deuxième de la section troisième du chapitre troisième de ce titre et ceux du système bancaire tendent à se confondre. Des passerelles y pourvoient. Les gros épargnants par exemple, rebelles à 1'idée de laisser leur épargne courte sur des comptes bancaires à vue non rémunérés, choisissent entre d’une part le blocage de cette épargne pour quelques semaines ou mois sur des comptes bancaires de dépôt à terme rémunérés, d’autre part la souscription de bons du trésor ou de billets de trésorerie pour une durée identique ou encore d'actions, rachetables à première demande, des sociétés d'investissement à capital variable (sicav) monétaires qui précisément placent leurs ressources en ces dépôts à terme, bons et billets au vu de leurs rendements respectifs. La concurrence par les taux unifie donc le marché monétaire.
 
 

CHAPITRE SIXIEME. LA MONNAIE.

Je trouve fâcheux que ce terme possède en français plusieurs sens. Certains, usuels, ne visent pas à la rigueur scientifique. Ainsi en va-t-il dans "rendre la monnaie", c'est-à-dire la différence entre un prix et un instrument de paiement en numéraire de valeur faciale supérieure. D'autres par contre font partie du vocabulaire des économistes. Ainsi parle-t-on, comme déjà vu, de monnaie fiduciaire, scripturale ou électronique pour désigner des catégories d’instruments de paiement et de marché monétaire pour désigner celui du pouvoir d’achat à court terme.

Section première. Définition du concept de monnaie.

L'on appelle par ailleurs monnaies, dans un sens différent, l’euro, le dollar, la livre sterling, le yen et caetera. Or, dans 1'espace au sein duquel les habitants d'une nation pourvue d'un Etat (ou d’une confédération économique d’Etats indépendants) réalisent entre eux la majeure partie de leurs échanges économiques, la monnaie nationale ou communautaire constitue une simple unité de mesure de la valeur. De même le gramme dans le système métrique et 1'once dans le système anglo-saxon constituent des unités de mesure du poids. L'on dit donc libellés en monnaie, entendue comme un étalon, les prix et les instruments de paiement. La confusion sémantique serait moins grande si on employait dans cette acception le terme de devise monétaire.

Sur le marché international au contraire, les instruments de paiement ainsi libellés constituent de véritables marchandises, pourvues d'un prix variable qu'exprime le taux de change d'une monnaie dans une autre. Les importateurs, les exportateurs, les touristes connaissent bien cette réalité et y conforment leur vocabulaire: une monnaie coûte plus ou moins cher. Ces instruments de paiement se répartissent selon les catégories déjà énumérées: un chèque libellé en dollars procède de la monnaie scripturale tandis qu’une pièce d’un dollar procède de la monnaie fiduciaire.

Section deuxième. Histoire brève des instruments fiduciaires en devises monétaires.

L'existence d'une pluralité de monnaies, une par nation pourvue d'un Etat, résulte, non d'une nécessité économique, mais de soucis politiques de souveraineté qui tendent d'ailleurs à s'estomper à la faveur de la création de communautés monétaires d’Etats indépendants.

Sous-section première. La période de rattachement aux métaux précieux.

Je place par commodité mon début au moyen âge européen. Circulent d'abord des jetons en or ou argent dont le nom, pistole, ducat, écu et caetera, importe assez peu, car ils ne valent rien de plus que leur métal. Les émettent des gens ou collectivités divers, seigneurs féodaux, ordres religieux, ligues de marchands, qui, sans référence nécessaire à la notion de souveraineté, en certifient la teneur et le poids par des empreintes faciales embouties, dessins, lettres, chiffres. Les individus soupçonneux persistent néanmoins, avant d'accepter ces jetons, à les peser et à écouter comment ils tintent. Peu à peu, les monarchies centralisatrices suppriment ce pullulement en s'arrogeant le privilège exclusif de battre monnaie, mais rien ne change dans le rapport en valeur de chaque pièce à son poids de métal.

Plusieurs siècles s'écoulent avant que l'invention de la monnaie fiduciaire, billets de papier et pièces de métal vil, révolutionne le système. L'Etat désormais triomphant définit son unité ou devise monétaire nationale, franc, mark, livre et caetera, par un poids d'or et d'argent ou d'or seul, confie à un établissement administratif dénommé institut d'émission le monopole de fabriquer billets et pièces et garantit leur convertibilité en métal précieux sur simple requête, n’importe quand, de n'importe quel porteur. Parfois, pressé par le besoin, il diminue d'autorité à l'improviste le rapport de conversion, spoliant ainsi les porteurs: il dévalue sa monnaie.

Sous-section deuxième. La période du décrochage par rapport aux métaux précieux.

Lorsque l’Etat gagne en audace, il édicte le cours forcé à l'égard des personnes privées, particuliers et entreprises: nul ne peut refuser en paiement les billets et pièces dont la convertibilité en métal précieux, selon le rapport défini, bénéficie désormais exclusivement aux Etats étrangers et à leurs instituts d'émission.

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les devises monétaires nationales commencent à s'éloigner de l'or. Seul le dollar des Etats-Unis d'Amérique demeure convertible sur la base de trente-cinq dollars pour une once d'or. L'on définit les autres devises par référence au dollar. Subsistent néanmoins des zones inter-étatiques au sein desquelles sert d'étalon une devise monétaire dominante de second choix: notamment une zone sterling entre la Grande-Bretagne et certains pays du Commonwealth et une zone franc entre la France et ses anciennes colonies africaines. Ce système hiérarchisé dure moins de trois décennies : en août 1971, les Etats-Unis d'Amérique, gênés par le coût de la guerre au Viet-Nam, décrètent unilatéralement la fin de la convertibilité du dollar en or. Aucun autre Etat ne prend la relève. Depuis lors, le cours de change d'une devise monétaire en une autre, sur le marché mondial, fluctue comme n'importe quel prix et reflète du jour au lendemain la cote de confiance économique accordée au pays émetteur par les vendeurs et acheteurs de sa devise.

Je ne me hasarderai pas à des prophéties en ce domaine où les contingences politiques neutralisent pendant un temps parfois les fatalités économiques. Se dessine néanmoins une tendance vers la création de zones monétaires nouvelles, géographiquement continentales, entre Etats voisins partenaires dépourvus de structures fédérales proclamées et non plus, à 1'ancienne manière, entre protecteurs et protégés. Des accords stabilisant les parités entre devises vouées à la disparition précèdent 1'unification monétaire souhaitée. Le jour viendra peut-être où des entreprises mondialement connues émettront leur propre monnaie, c'est-à-dire du numéraire libellé en unités de valeur de leur invention, par exemple la pistole de la Compagnie Durand, et où les gens prudents la préféreront à leur monnaie nationale.

Section troisième. Le marché des changes.

Sous-section première. Les devises marchandes.

Les profanes tiennent pour mystérieux le marché des changes alors qu'il n'égale point en complexité le marché financier boursier des actions et des obligations. Il existe en effet beaucoup plus d'entreprises de renommée mondiale dont les épargnants convoitent les titres que de pays dont les acteurs économiques convoitent les devises. Celles-ci reçoivent pour la plupart un usage modestement interne et franchissent peu leurs frontières. Elles émanent soit de pays prospères mais exigus, soit de pays pauvres ou que 1'anarchie guette. Nul étranger n'en désire acquérir. Les acteurs économiques, d'un tel pays à 1'autre, rédigent leurs contrats et payent en devises marchandes et surtout en dollars des Etats-Unis d'Amérique. Circulent donc presque seuls, à part lui, dans le vaste monde, l’euro, le yen, la livre sterling, puis les devises de la Suisse, du Canada et d'Australie et quelques autres que j’oublie : moins de dix.

Offreurs et demandeurs obéissent à des motifs variés. Pour les exportateurs et importateurs de marchandises, achats et ventes de devises accompagnent le négoce principal comme un simple moyen. Pour les touristes, l'achat de devises procède du loisir. Pour les investisseurs, il procède du souci de placer lucrativement l'épargne ou de créer pour une bouchée de pain, là où les ouvriers besognent dur et bien, une entreprise ou d'en prendre le contrôle quand elle existe ou encore d'acquérir à bon compte mines et plantations d'où sortent les matières premières. D'autres professionnels enfin, que l'on nomme spéculateurs, font leur unique métier d’acheter et de vendre des devises pour tirer bénéfice des différences de cours.

Sous-section deuxième. Fonctionnement du marché des changes.

Bien équipées à cette fin, les banques servent d'intermédiaires. En la salle des changes de chaque siège central, des employés cambistes travaillent devant des ordinateurs sur les écrans desquels s'affichent offres, demandes et cours du monde entier. La formation des cours obéit aux lois classiques du marché. Dès le matin s'affichent les désirs des non-spéculateurs pressés de conclure, mais leurs demandes et leurs offres ne s'équilibrent presque jamais par couples de devises. Interviennent alors les non-spéculateurs aux coudées plus franches, puis les spéculateurs. Quand manquent les dollars à cinq francs s'avancent les gens qui en proposent pour vingt-cinq centimes de plus et l'on tâtonne jusqu'à ce que s'accordent vendeurs et acheteurs.

Section quatrième. Comparaisons entre cours de change et parités réelles.

L’on entend souvent dire que les cours de change n'expriment jamais la vraie valeur des devises. Depuis l'abandon de la référence à l'or en effet, une devise ne possède sa juste parité, ne s'avère chère ou à bon marché, surévaluée ou sous-évaluée, que par rapport à chacune des autres.

Ce vocabulaire empreint de moralisme demeurerait confus si n'existait une méthode objective par calcul des parités de pouvoir d'achat. L'observateur dresse une liste de biens et services marchands en nourriture, logement, vêtements, transport, hygiène, santé, loisirs, représentative de ce que consomme pendant une période déterminée un habitant ordinaire des pays à devises monétaires cotées. Les modes et niveaux de vie tendent en effet à s'y uniformiser, même au Japon. Puis l'observateur calcule le coût total de la liste, pour chaque pays, selon ses prix intérieurs et en sa devise. Il compare enfin, par couple de devises, les rapports entre pouvoirs d'achat et cours de change. Obtient-on les biens et services de la liste pour cent livres sterling en Grande-Bretagne et pour cent soixante six dollars aux Etats-Unis d’Amérique? La parité réelle s'établit à une livre pour un dollar soixante six cents. Une livre sterling qui vaudrait simultanément un dollar soixante et onze cents sur le marché des changes se trouverait surévalué par rapport à un dollar sous-évalué.

Plus communément, 1'on dit faible ou forte une devise monétaire durablement sous-évaluée ou surévaluée par rapport à la plupart des autres. Le dollar des Etats-Unis d'Amérique échappe à cette dichotomie: parfois sous-évalué, nul ne le prétend faible, car la superpuissance de la nation émettrice confère à sa devise monétaire, pourvu qu'elle se maintienne assez stable, une universelle désirabilité.

CHAPITRE CINQUIEME. PRESENTATION DE LA SUITE.

J'étudierai d'abord les deux systèmes théoriques antagonistes, l’un dit d'économie libérale ou de marché, l'autre d'économie planifiée ou socialiste, bien qu'aucun d'eux n'ait jamais fonctionné à l'état pur. Mais ils servent de modèles ou de repoussoirs permanents ou bien encore l’on estime inéluctable le triomphe de l’un et l’échec de l’autre. Partout enfin l’on définit par référence à ces systèmes théoriques, et notamment en accordant valeur de critère à l’ampleur du rôle de l’Etat, les régimes intermédiaires, du quasi-libéralisme au simili-socialisme.
 
 

Accueil | Table des matières